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Gouvernance et jeux d’acteurs dans les écoquartiers

frPublié en ligne le 02 février 2015

Par Stéphane La Branche

Résumé

Dans cet article, Stéphane La Branche explore la gouvernance des écoquartiers et la participation des acteurs. Il s'appuie essentiellement sur les documents rassemblés sur les douze écoquartiers. Cet ensemble est précédé d'une analyse chronologique de la prise en compte des enjeux environnementaux et énergétiques dans l'urbanisme et de définitions des écoquartiers en mobilisant essentiellement la littérature scientifique. Les questionnements annoncés sont divers : formes de gouvernance, prise en compte des attentes des acteurs, enjeux et ambitions environnementaux.

Introduction

1Cet article1 explore la notion d’Écoquartier par le biais

2• des évolutions en matière de prises en compte des enjeux environnementaux et énergétiques dans l’urbanisme d’abord, et dans les écoquartiers plus précisément ensuite ;

3• de la participation des acteurs, leur mobilisation, leurs relations aux politiques urbaines locales et leurs impacts sur les volets énergie et environnement des projets d’écoquartiers.

4La posture adoptée est celle des Sciences Humaines et Sociales, notamment la science politique et la sociologie des réseaux afin de mieux comprendre les tendances liées à la gouvernance des écoquartiers. Nous avons procédé par une recension distanciée de la littérature portant sur douze cas d’études, six étrangers et six français.

5Les six cas étrangers ont été analysés :

  • BedZed, Londres, Angleterre

  • Hamarby, Sweden

  • Kronsberg, Hannovre, Allemagne

  • Royal Seaport, Stockholm, Sweden

  • Vauban, Fribourg, Allemagne

6Les six cas français :

  • Quartier Saint-Jean-des-Jardins, Chalon-Sur-Saône

  • Ginko, Bordeaux

  • Caserne de Bonne, Grenoble

  • Lyon Confluence, Lyon

  • Nancy Grand Cœur, Nancy

  • Plateau de la Haye, Nancy

1-Corpus et objectifs de l’analyse

7Notre analyse est fondée sur les textes recueillis par les membres de l’équipe Nexus, consistant pour la grande majorité de textes issus de la littérature grise, publiés par des instances politiques, des d’administrations territoriales urbaines, voire des associations et dans une moindre mesure, de textes plus académiques, issus de l’urbanisme, de la sociologie, souvent présentant une évaluation ou un bilan de ces expériences. Il s’agit de saisir les grandes tendances, les points communs, les différences et les absences entre des cas plutôt emblématiques, en matière de gouvernance et de jeux d’acteurs impliqués dans les écoquartiers. Ce texte liasse de côté les volets purement techniques ou architecturaux des écoquartiers.

8Nous nous sommes posé les questions suivantes :

9• Quelles étaient les formes de gouvernance associées aux écoquartiers (top-down, bottom-up, à double sens, transversales, directives, décentralisées) ?

10• Quel était le degré de la prise en compte des souhaits et demandes des différents acteurs (habitants, certes mais aussi, promoteurs, maîtres d’œuvre, etc ?).

11• Existe-t-il une relation entre forme de gouvernance et objectifs énergétiques ou environnementaux ?

12• Y a-t-il un lien entre ambition environnementale ou types d’enjeux pris en compte et la diversité des acteurs ou la forme de leur prise en compte ?

13Ceci servira de base pour la phase suivante de l’étude, qui explorera des thèmes spécifiques liés à la question de la gouvernance des écoquartiers :

14• Comment s’est constitué le réseau d’acteurs et quelle stratégie de partenariat ont-ils adopté ?

15• Comment s’articulent les différentes motivations et intérêts – conflits, harmonie, synergie ?

16• Quels ont été les moteurs et les freins à la coordination du projet ?

17• Quelles sont les leçons à tirer afin de faciliter et reproduire des systèmes énergétiques sobres, en carbone voire, non carbonés ?

18• Quels sont les lieux où l’on débat de performance énergétique, où l’on met en valeur les différentes contributions à cette performance et à son amélioration ?

19• Comment donnent-ils à voir leurs anticipations, leurs résultats, leurs raisonnements ?

20• Les écoquartiers sont-ils des lieux d’expérimentations et d’innovations institutionnelles et organisationnelles, et si oui, de quels types ?

21Des éléments de réponses à ces questions sont offerts dans ce texte mais ils devront être approfondis ultérieurement.

22Commençons par un constat : les écoquartiers n’ont pas émergé ex nihilo. Ils émergent d’une évolution historique plus longue.

2-Une brève histoire du développement durable urbain…2

23La planification centralisée mise en œuvre dans l'après-guerre inquiète assez tôt les sociologues, urbanistes et responsables politiques et administratifs intéressés par les questions de reconstruction et d'aménagement. Le social, l'humain ou l'urbain leur paraissent systématiquement ignorés, si bien qu'une réflexion s'organise dès les années 1960 pour proposer des alternatives méthodologiques. Les Instituts d’économie régionale, les Instituts d’aménagement régional, le Comité de la recherche et du développement en architecture (CORDA), la Mission des études et de la recherche (MER) du ministère de l’Environnement vont s’engager tôt dans cette réflexion. Leurs travaux vont chercher à tenir compte d’un ensemble de dimensions dans la programmation des projets urbains, mais aussi à proposer des façons d’impliquer les citoyens. Les questions environnementales et énergétiques sont peu présentes en soi, sauf par le biais de la notion de cadre de vie. Au même moment, des études universitaires en SHS commencent à tracer les contours d'une sociologie urbaine en relevant les expériences d'urbanisme participatif qui s'érigent en contre-propositions au centralisme d'État et aux excès du pouvoir local3. En cela, les disciplines liées à l’urbanisme ne diffèrent pas des autres SHS, notamment la sociologie.

24A relire ces travaux de recherche, on remarque leur objectif explicite de proposer des méthodes permettant de démocratiser les processus décisionnels afin d’accroître leur acceptabilité et la pertinence socio-économique des objectifs poursuivis. Une préversion du développement durable ? Quoiqu’il en soit, il s'agit de corriger la démarche planificatrice qui encadre très fortement la production des programmes d'aménagement urbain4. Ces travaux de recherche ne sont évidemment pas sans liens avec des projets de réformes institutionnelles – telle la loi du 12 juillet 1983 relative à la démocratisation des enquêtes publiques et à la protection de l’environnement5.

25Puis, à la fin des années 1970, le paradigme de l’urbain va connaître une division en deux grandes orientations. L’une aborde l’aménagement des villes par les pouvoirs publics dans un contexte de croissance économique et dans un mouvement général de modernisation du pays. L’autre voit dans l’urbain la forme moderne du “ vivre ensemble ”, qui met de l’avant la notion de “ cadre de vie ”. Après un certain recul de l’intérêt pour la participation et l’environnement dans les années 1970s, la question de la participation des citoyens se retrouve inscrite dans les années 1980, après des luttes vives entre aménageurs et écologistes, dans le nouveau paradigme en émergence : le développement durable et participatif.

26En matière d’écoquartier, Boutaud distingue quant à lui trois phases historiques ou générations d’écoquartiers :

  • Les proto-quartiers : pré-1980, disséminés, confidentiels et à fort caractère militant et engagé.

  • Les quartiers prototypes : fin des années 1980, début des années 1990, ils sont peu nombreux, circonscrits aux pays du nord de l’Europe et aux pays germaniques, à caractère exceptionnel et devenus célèbres (Fribourg, Malmö, Helsinki, Stockholm…).

  • Les quartiers types : de la fin des années 1990 à aujourd’hui, nombreux, ne dérogeant plus aux dispositifs classiques pour leur réalisation, encore principalement localisés dans une large frange nord de l’Europe mais commençant à être présent au sud. En France, presque tous les nouveaux quartiers depuis quelques années se disent dorénavant « éco ».

27Mais ceci ne nous offre pas une définition d’un écoquartier…

3-Vers une définition d’un écoquartier ?

28Une pluralité de définitions de la notion d’écoquartier existe dans la littérature. Boutaud6 offre une des réflexions les plus complètes relevées, quadruple.

29Définition historique. Une forme d’expérimentation urbanistique initiée dès la fin du XXe siècle essentiellement dans les pays du nord et du centre de l’Europe. L’ambition de ces ensembles était de concrétiser, par des opérations exemplaires et expérimentaux bénéficiant de ressources financières exceptionnelles, certains principes environnementaux, sociaux et économiques regroupés sous la notion de développement durable, dans une tentative à conjuguer ville et nature. Les caractéristiques sociales, environnementales et économiques sont devenues avec le temps de plus en plus ambitieuses. Nous rajouterions à ceci une montée en puissance, sans effacement des autres enjeux, des questions de changement climatique et d’énergie, cette dernière étant associée à la première.

30Définition scientifique. Un espace bâti nouveau ou reconverti dans ou à proximité d’un centre urbain dense, de l’échelle d’un quartier, ayant pour vocation d’appliquer, de préserver et de développer sur le temps long l’ensemble des principes environnementaux, sociaux et économiques de développement durable.

31Définition usuelle. Dans le langage courant, un quartier d’une ville désigné comme tel par ses initiateurs et répondant à un certain nombre de principes environnementaux, sociaux ou économiques. Éco-quartier est parfois utilisé comme synonyme de quartier durable bien que leurs sens divergent. Pour notre part, nous notons que les écoquartiers et les quartiers durables sont également confondus dans des textes formels, les articles etc. A savoir si une différence existe réellement, autrement que par convention de définition.

32Définition institutionnelle. En France, un terme labellisé (« ÉcoQuartier ») en 2008 par le MEEDDM dans le cadre d’un concours sur la ville durable afin notamment de dynamiser le développement des pratiques d’urbanisme durable en France.

33Notons que ces quatre déclinaisons ne disent pas grand-chose sur la question de la participation des acteurs de l’urbanisme et de la construction dans les écoquartiers, comme si elle en était dissociée. Pour Lefèvre et Sabard, l’écoquartier se situe à la rencontre entre l’art de construire des bâtiments durables et celui de gérer une ville durable, deux domaines d’actions dans lesquels des acteurs différents progressaient indépendamment les uns des autres jusqu’en 2047.

34Du point de vue de la rencontre entre un système énergétique et le réseau d’acteurs qui lui y est associé (que nous nommons un nœud socioénergétique), la division des tâches entre aménagement et bâtiments en conjonction avec la montée en puissance des nouveaux enjeux écologiques peut poser de réels problèmes d’harmonisation et d’efficacité de moyens, de méthodes techniques énergétiques et de construction, d’objectifs et de capacité à atteindre ces objectifs. C’est probablement pourquoi nous constatons une rencontre croissante et de plus en plus imbriquée de ces deux domaines – avec leurs acteurs - dans les nouvelles expériences d’écoquartier. Mais c’est alors que l’effort même à intégrer ces volets pose aussi des problèmes de coordination, surtout lorsque le nombre, la variété, les intérêts et les logiques des acteurs impliqués sont importants.

35Il est fait l’hypothèse dans la proposition de recherche Nexus énergie faite à l’ADEME que les maîtres d’ouvrage sont guidés par des logiques structurelles ; les promoteurs visent une bonne rentabilité économique ; les bailleurs sociaux sont contraints d’équilibrer l’opération en visant une faible mobilisation de leurs fonds propres ; l’aménageur cherche à équilibrer les dépenses publiques (voirie, espace publics et équipement publics) par la vente des droits à construire tout en répondant à une commande politique souvent portée par l’équipe municipale. Chacun étudie les dispositifs énergétiques selon son prisme.

36Selon les exigences et peut-être l’identité du matière d’ouvrage, des dissensus portant sur des objectifs techniques, sociaux, environnementaux, architecturaux ou énergétiques, peuvent émerger. Ceux-ci peuvent être soit réglés par une décision politique forte soit par des discussions aboutissant à des compromis : charge foncière, choix technique, forme architecturale, niveau de performance, niveau d’ambition, type d’enjeu environnemental, durée d’engagement, modalités juridiques de gestion des objets communs, type et part de logements sociaux et limitation du prix de vente… Les entretiens effectués ont permis d’identifier les leviers et les freins à l’adoption des solutions aux problèmes rencontrés, les logiques d’actions récurrentes et les verrous technico-organisationnels.

37Lefèvre et Sabard mettent en avant une définition pragmatique, offrant les principes généraux suivants d'un écoquartier :

  • l’implantation de l’écoquartier : principe de « croissance urbaine interne », qui consiste à construire la ville sur la ville

  • l’offre en transports alternatifs

  • repenser la densité : l’habitat diffus est l’ennemi Numéro un du développement urbain durable. Mais la mixité doit être présente8

  • l’écoconstruction : HQE à minima du bâtiment

  • la re-naturalisation du milieu urbain (espaces verts, végétalisation du bâti, gestion des eaux pluviales et des nappes phréatiques…)

  • l’essor de la démocratie participative : la consultation des habitants devrait faire partie intrinsèque de la nouvelle gouvernance9.

38On s’approche davantage ici d’une vision Science Humaine et Sociale de l’écoquartier, mise en avant par quelques auteurs.

L’écoquartier serait ainsi une vitrine et un symbole d’une évolution positive en profondeur de la société, mais aussi l’expression tangible d’une politique intelligente de la ville et, en même temps, un faire-valoir pour ses promoteurs 10.

39Pour Cyria Emelianoff, un écoquartier

n’est pas une question d’habitacle, de coque mais, au contraire, il peut servir de levier à un changement de mode de vie, qui lui-même engage une autre perception des solidarités. Il reflète un changement culturel profond, mais encore latent 11.

40L’auteure touche ainsi la question générale au cœur de la science politique, du « vivre ensemble ».

41Dans leur revue de la littérature francophone, Yves Bonard et Laurent Matthey12 mettent en avant le fait que les écoquartiers sont posés de manière quasi unanime comme des laboratoires ou des espaces témoins. Des lieux où penser et tester la ville durable à venir, que ce soit du point de vue de la gestion des déchets et des rejets, de la diffusion de comportements éco-citoyens, des modalités participative de production du bâti, de la gestion des mixités ou enfin de la capacité à contenir l’étalement urbain. Leurs critères incluent donc la dimension de mobilisation des acteurs. Clairement, les écoquartiers apparaissent dans les textes comme des laboratoires d’un urbanisme vertueux, propice à l’innovation sociale et à l’apprentissage, un outil urbanistique prometteur dans une perspective de durabilité urbaine. Ils seraient de plus, diffusables (une idée qui apparaît dès les premiers projets) soit à d’autres parties d’une même ville soit à d’autres villes.

42De manière plus générique,

 un écoquartier est un espace bâti nouveau ou reconverti d’une ville, dans ou à proximité d’un centre urbain dense, de l’échelle d’un quartier, ayant pour vocation d’appliquer, de préserver et de développer sur le temps long l’ensemble des principes environnementaux, sociaux et économiques de développement durable qui ont gouvernés à sa conception 13.

43En d’autres termes, un écoquartier est un ensemble de bâtiments visant à diminuer autant que possible l’impact écologique tout en préservant la qualité de vie des habitants. Au-delà, intégrer des critères plus précis dans une définition pose problème, car ceux-ci varient fortement dans la réalité : la plupart des écoquartiers analysés pour cet article mais pas tous, prennent en compte l’eau et depuis le tournant des années 2000, l’énergie et l’atténuation du changement climatique. L’insertion ou l’autonomie d’un quartier dans son tissu urbain varie fortement. Ensuite, les dimensions participatives sont souvent mais pas toujours présentes, non plus que les dimensions sociales (mixité et précarité). Puis, je note que dans la plupart des écoquartiers, les critères de durabilité sont souvent appliqués dès la phase de conception ou de construction – les matériaux utilisés et la gestion du chantier de construction étant habituellement le plus durables possible. Quoiqu’il en soit, il apparaît que le type ou le degré d’implication ne fait pas d’un quartier un écoquartier même si la mobilisation des savoir-faire locaux par exemple ou de la population peuvent avoir un effet sur sa forme.

44Un dernier élément de problématique apparaît de notre revue de littérature ; l’interchangeabilité des termes « quartiers durables » et « écoquartiers ». Nous postulons que ce qui distingue un écoquartier d’un quartier durable n’est pas autant la technique ou les normes environnementales mises en avant que le poids des critères environnementaux vis-à-vis des autres dans le processus de décision. Dans ce cadre, un quartier durable serait donc un ensemble de bâtiments vu comme un tout visant à diminuer autant que possible l’impact écologique (matériaux de construction, orientation, eau, énergies, enjeux qui sont mis en relation avec une approche participative (et parfois, une approche sociale) qui a la priorité sur les critères environnementaux en cas de conflits.

45Un écoquartier est également un ensemble de bâtiments visant à diminuer autant que possible l’impact écologique mais avec une différence notable : il existe des normes environnementales, climatiques et énergétiques minimales non négociables même par le biais de procédures de concertation. L’écoquartier n’exclut pas par essence les volets de participation et de concertation mais ils n’y sont ni obligatoires ni n’ont le même statut que dans les quartiers durables. On peut représenter de manière idéelle les différents quartiers sur un continuum comme suit : 14

Figure 1 - Représentation des différents quartiers

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46Si la littérature recensée ne fait pas cette distinction, il nous semble intéressant de faire cet exercice afin, dans le cas échéant, d’opérer une première ébauche de catégorisation. Dans la pratique, et par exemple, ceci se traduit par la question des normes « planchers » ou normes « plafonds » : quel est le degré d’ambition des objectifs fixés par une collectivité territoriale dans un projet : non négociables, efforts à atteindre, une norme ‘plafond’ ou ‘plancher’ ? Si une norme climato-énergétique fonctionne comme un "plafond", il s’agira d’atteindre des objectifs climato-énergétiques autant que possible, faisant émerger le risque qu'ils ne seront pas atteints (davantage vers la droite sur le continuum). En revanche, des normes « planchers » signifient que les objectifs visés doivent dépasser a minima la norme émise dans le projet (davantage vers la gauche sur le continuum). Ceci a de nombreuses implications sur la gestion du projet, voire sa gouvernance : quelle réponse à un appel d’offre sera retenue ; action à prendre lorsque la norme n’est pas respectée ; sur quelle base trancher lorsqu’un des dissensus émerge ; la recherche de solutions techniques à un problème ; les impacts sur les coûts ; les compétences et les savoir-faire à mobiliser ; la supervision du respect des objectifs ; sur quelle base les négociations ont lieu. Cette proposition de définition demeure bien entendu à explorer mais elle offre un cadre dans lequel on pourra éventuellement opérer une première catégorisation des écoquartiers. Ces différentes discussions, sur le poids des normes environnementales d’un écoquartier, ses acteurs, ses systèmes énergétiques, ses objectifs, sont traversées par l’enjeu clé de leur gouvernance. Celle-ci représente dans ce cas un enjeu complexe qui nécessite des innovations afin de répondre aux défis posés par l’agencement de différents réseaux d’acteurs liés à différents types d’énergie. En effet, s’il existe une différence entre les écoquartiers et les quartiers ‘classiques’, c’est probablement la complexité de ces premiers - technique, énergétique, environnementale (et parfois sociale), qui s’accompagnent de formes de gouvernance également plus complexes. Une gouvernance qui ne saurait être comprises aujourd’hui sans prendre en compte l’insertion de la gouvernance climatoénergétique dans l’urbanisme.

4-La crise climato-énergétique et les écoquartiers

47Depuis le début des années 2000, on voit un changement en profondeur s’effectuer, les différents textes d’orientations stratégiques en matière d’urbanisme s’imprégnant de manière croissante et à différents degrés de la problématique climatique. Celle-ci est associée directement à un enjeu présent dès l’émergence des écoquartiers : l’énergie. En effet, avant la montée en puissance de l’enjeu climatique, l’énergie est présente dans les écoquartiers recensés : il faut diminuer la consommation et les émissions de pollution qui leur sont associées. A cet égard, des efforts sont donc engagés dès les années 1990s, pour déployer les énergies renouvelables et passives (orientation et isolation sont des méthodes couramment utilisées).

48C’est donc depuis environ une décennie que la lutte contre le changement climatique (CC) apparaît fortement dans les projets d’écoquartier mais aussi plus généralement en gouvernance urbaine. Il existe même une association internationale de villes (1220 administrations locales présentes dans 70 pays) engagée dans les efforts d’adaptation au changement climatique15. En France, la gouvernance climatique (atténuation et adaptation) est depuis 2012, et par le biais du Grenelle II de l‘environnement, inscrite dans les SCOT, les PLU, les PDU et les PLH. En effet, en 2012, les Plans Climat Energie Territoriaux (PCET, sous le chapeau des Schémas Régionaux Air Energie Climat - SRAEC) sont devenus une obligation légale pour toutes collectivités de plus de 50 000 habitants, et un texte référent auquel les autres documents de planification urbaines doivent se conformer. S’ils n’apparaissent pas comme une réglementation dans les autres pays européens, les nouveaux écoquartiers hors France s’insèrent également dans cette nouvelle double gouvernance climato-énergétique visant à minima, une ville sobre en carbone et en énergie à maxima, une ville post-carbone à énergie positive.

49Au-delà des textes recensés portant spécifiquement sur les quartiers, la grande majorité portant sur la gouvernance climatique (dont une part très importante prenne en compte l’urbain), mettent en avant une nouvelle ville économe en énergie et émettant peu de gaz à effet de serre. Quelques-uns, plus rares, mentionnent la question de l’adaptation mais c’est réellement l’atténuation qui est au coeur des préoccupations (rapports de l’Union Européenne16, de  l’ONU17, du GIEC18 ou encore ceux publiés par les gouvernements nationaux). De fait, ces textes mettent en avant une nouvelle gouvernance urbaine en triptyque : le développement durable et les gouvernances climatique et énergétique sont conçus comme compatibles et au même plan, l’association entre gouvernance climatique et énergétique et développement étant même faite explicitement dans les rapports des grandes organisations internationales19. Pour ces institutions, il s’agit de rendre compatible les efforts de développement aux objectifs de réduction des gaz à effets de serre et à la diminution de la consommation d’énergie par le biais de l’efficacité (technique, dans sa définition) énergétique et, de plus en plus, de la sobriété (davantage liée dans sa définition aux comportements énergétiques des habitants). Mais les efforts à atteindre ces objectifs font face à une série d’obstacles techniques, économiques, professionnels, institutionnels ainsi que des changements de valeurs et de comportements des parties prenantes - acteurs économiques, bailleurs de fonds, aménageurs, professionnels du BTP, individus, consommateurs, administrations...

50C’est dans ce contexte institutionnel international, européen et français qu’il faut envisager l’émergence d’écoquartiers contemporains. D’un point de vue de la science politique, cette augmentation des contraintes et des objectifs climato-énergétiques soulève de front la question de la coordination d’une grande pluralité d’acteurs aux intérêts et aux domaines de compétences différents, et donc, de la gouvernance d’un projet d’écoquartier. En effet, la capacité à coordonner, à faire émerger de la cohérence dans un écoquartier composé de plusieurs îlots énergétiques associant différentes techniques et approches, elles-mêmes associés à différents réseaux d’acteurs de l’énergie et de l’urbanisme, soulève le problème de la capacité d’organisation administrative et politique d’une collectivité territoriale à mettre en œuvre un tel projet. Les changements organisationnels et décisionnels impliqués sont potentiellement importants : finances, techniques de construction, vision et approche de l’urbanisme, nouvelles technologies de l’énergie, réseaux, compétences professionnelles, bâtiments etc…, doivent dorénavant répondre à des principes généraux parfois mal définis au niveau opérationnel et parfois explicitement mentionnés dans des textes, contrats ou appels d’offre. Ces objectifs agissent souvent comme des normes contractuelles, sans que des normes techniques précises n’existent pour autant. Ainsi, des objectifs environnementaux, climatiques ou énergétiques (ces dernières tendent à être plus précises car plus facilement mesurables et quantifiables) existent et sont souvent présentés comme des normes.

51Du point de vue organisationnel (nous laissons de côté le volet technique aux techniciens et ingénieurs de l’énergie), le problème est que la culture institutionnelle préexistante, les savoir-faire, les compétences, etc…, n’existent pas ou ne suffisent pas toujours pour atteindre ces objectifs, et ce, malgré toutes les bonnes intentions. Ceci renvoie à l’argument de Young pour qui une institution peut contribuer à la dégradation environnementale ou à sa protection dépendant de la correspondance entre les objectifs environnementaux et sa structure interne (institutional fit20 que nous traduisons par ‘correspondance institutionnelle’). Mais l’inertie naturelle des institutions (“stickiness”) peut nécessiter d’imposer un changement de fonctionnement et même d’identité d’une organisation21 pour qu’elles puissent contribuer, par exemple, à traduire opérationnellement des objectifs énergétiques sets climatiques. Appliqué aux réseaux de l’énergie, l’argument signifie que les efforts à intégrer des nouveaux objectifs fixés par des pionniers en l’absence de normes ou avec des normes jugées trop peu ambitieuses peuvent être niés par la structure même des institutions impliquées. Mais l’analyse de nos cas d’étude montre aussi très bien que ce n’est pas toujours le cas : une administration territoriale peut être pilote, agir comme moteur avoir peu de freins internes mais faire face à la difficulté de devoir coordonner la pluralité d’acteurs de l’énergie, de l’urbanisme et du bâtiment impliqués dans un écoquartier.

52Dans les cas analysés dans la phase de terrain de l’étude, nous approfondirons ces questions : quels sont les freins et les moteurs liés à la gouvernance du projet dans les efforts à atteindre des objectifs énergétiques ambitieux ? Quels sont les facteurs qui facilitent ou freinent la capacité institutionnelle à coordonner de manière efficace les différents acteurs participant aux volets énergétiques d’un écoquartier en regard des objectifs visés ? Quels ont été les obstacles et les moteurs perçus par les différents acteurs à la bonne conduite du projet, les points de divergence et les conflits ? Comment ces derniers ont-ils été résolus, et comment des solutions ont-elles trouvées (imposées, négociées)? Quels acteurs ont été mobilisés ? Répondre à ces questions dans les écoquartiers contemporains nous permettra d’alimenter les réflexions sur les facteurs allant dans le sens d’une meilleure efficacité institutionnelle.

5-Les écoquartier contemporains : une palette de types de gouvernance.

53On retrouve dans les écoquartiers contemporains une grande palette de modèles technico-énergétiques. A Bedzed, près de Londres, la performance énergétique des bâtiments est privilégiée, la petite centrale de cogénération étant destinée aux besoins de chauffage et d’eau chaude sanitaire. A Grenoble, dans le quartier de Bonne, l’énergie de chauffage est partiellement fournie par des systèmes de cogénération installés dans chaque îlot. Le modèle intégré d’approvisionnement énergétique dans le quartier de Hammarby à Stockholm (Suède) permet de valoriser les rejets produits sur le site sous forme d’énergie pour le chauffage des bâtiments.

54Ces quelques commentaires sont loin d’illustrer toute la complexité de ces cas puisque ces mêmes écoquartiers associent, en leur sein même, différentes sources et des usages variés usages d’énergies, avec les acteurs économiques mobilisés et les modèles d’affaires concomitants : inertie thermique des bâtiments, panneaux solaires ECS collectifs, centrale photovoltaïque, cogénération, chauffage urbain, pompe à chaleur, rafraîchissement par la nappe, chaudières collectives au gaz... Ils peuvent combiner constructions neuves et réhabilitations. Si certains associent intimement les habitants par le biais de modifications de leurs comportements, d’autres n’ont aucune attente à cet égard. Au niveau de la gouvernance du projet, une grande variété existe également. A Limeil (Brevannes, France), une délégation de service public a permis de confier la gestion de l’énergie (installation PV et production de chaleur) de la ZAC à une entreprise privée. A Hammarby, le modèle de gestion intégrée d’une vision écosystémique complexe et intégrée d’un quartier a été conçu conjointement par les compagnies des Eaux, des Déchets et de l’énergie. Dans de nombreux pays à tradition fédérale, ce sont des entreprises municipales qui assurent le fonctionnement de la production et de l’approvisionnement en énergie des écoquartiers.

55De fait, une grande diversité de modes de gouvernance existent dans les écoquartiers analysés : bottom-up ou top-down (et à différents degrés), plus ou moins centralisée ou décentralisée. Mais notons que l’approche bottom-up ne garantit en rien une large pluralité d’acteurs, puisqu’une demande faite par un groupe de citoyens pour un écoquartier (ou des souhaits spécifiques au sein d’un écoquartier) peut très bien être reprise par le gouvernement central et ne concerner que les habitants qui en ont fait la demande (bottom-up centralisé). Inversement, un pouvoir public peut très bien imposer un écoquartier et des normes environnementales minimales pour ensuite intégrer des demandes des citoyens, les faire participer à des groupes de travail avec des professionnels, l’architecte et les services de la ville. Ces citoyens peuvent ainsi avoir une réelle influence sur la forme, les objectifs et le résultat du projet (top-down, mais ensuite décentralisé). Finalement, on peut également avoir une décision décentralisée pour un système énergétique pluriel et décentralisé ou inversement. Par « centralisation », il faut distinguer une décision/gouvernance centralisée, pouvant imposer ou coordonner un système énergétique centralisé ou non. Donc, peu de liens existent entre mode de gouvernance et structure énergétique d’un écoquartier. Qu’en est-il des volets environnementaux ?

56On pourrait penser a priori que le mode de gouvernance aurait un impact sur le niveau d’ambition environnementale, qu’une gouvernance décentralisée ou participative serait plus amène à donner lieu à des ambitions environnementales plus fortes. Sur ce point, notre conclusion fait écho à celle de Souami22 qui montre que

57le mode de décision n’est ni associé à une structure énergétique quelconque ni au niveau d’ambition environnementale.

58Dans certains cas, l’implication des citoyens contribue à la prise en compte de l’environnement (végétation, eau, énergie) ; dans d’autres, cette implication a diminué les objectifs mis de l’avant par les promoteurs ou la ville, alors que dans d’autres cas encore, cela n’a pas eu d’impacts, les préoccupations étant ailleurs (esthétique, vie collective…).

59Cela étant dit, nous pouvons émettre une hypothèse préliminaire : si le niveau de mobilisation des acteurs n’est pas associé à l’ambition environnementale d’un écoquartier (la prise en compte des intérêts des acteurs ne mène pas nécessairement à un résultat plus écologique), il nous semble que le niveau d’ambition environnementale et climato-énergétique oblige une diversité d’acteurs plus importante. Si cela reste à approfondir, le cas de Vauban offre un exemple type d’une approche socio-écosystémique associée à une gouvernance complexe, à double sens et transversale et très participative puisque chaque futur locataire a fourni des heures de travail physique.

Figure 2 - Le cas de Vauban

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60Suite à cette analyse, il nous semble que l’innovation la plus importante se situe non pas au niveau des techniques et technologies de l’énergie, mais bien au niveau de la gouvernance de projet.

6-Les écoquartiers : expériences de gouvernance innovante ?

61Lorsque l’on regarde les différents écoquartiers, les solutions techniques répondant à des nouvelles ambitions énergétiques et environnementales complexes ne sont pas si innovantes. Souvent, les techniques et les technologies utilisées sont déjà bien connues et éprouvées mais elles sont installées dans un contexte nouveau. Ce qui semble plus innovant, c’est plutôt leur association dans un même projet. C’est au niveau de la gouvernance de projet que l’on semble assister à des expérimentations.

62Pierre Kermen dit :

En fin de compte c’est la culture du management de projet qui fait défaut. En France, on a des procédures qui valident des étapes administratives et techniques mais pas le processus de projet. On est très fort dans le réglementaire, l’obligation et l’autorité mais on est très mauvais dans le dialogue. La vraie valeur ajoutée du quartier de Bonne c’est le management de projet, l’animation, la méthodologie23.

63La caserne de Bonne illustre en effet certaines des transformations dans les modes de gestion des projets et dans les systèmes relationnels et décisionnels liés aux écoquartiers. Volontarisme et fermeté de l’aménageur se combinent à un système de négociation avec les partenaires pour mettre en œuvre les principes environnementaux et de mixité de la Ville. Les orientations y sont d’autant plus affirmées que le cadre réglementaire de la ZAC permet de soutenir des prescriptions. Cette dynamique a favorisé le développement d’un dispositif de contractualisation et de management des projets d’aménagement. Mais même dans ce cas, il faut noter que ce mode de gestion du projet fait partie d’une culture institutionnelle participative à acteurs multiples plus ancienne à Grenoble.

64L’écoquartier Ginko de Bordeaux va plus loin encore. Il a été conçu avec une concertation préalable réglementaire inscrite dans la procédure de ZAC, des échanges avec les élus, des partenariats économiques, mais aussi des animations éducatives et environnementales avec les associations et les acteurs sociaux locaux, s’apparentant davantage aux démarches souvent vues dans les écoquartiers anglo-saxons plus friands de ce type d’intervention auprès des habitants. L’information des habitants et des entreprises riveraines a été mise en œuvre tout au long du déroulement des travaux, et une démarche d’insertion sociale dans le cadre d’une action conjuguée avec le Pôle Emploi a été construite par le biais d’une clause d’insertion sociale dans les marchés de travaux. Si cela est plutôt fréquent dans les marchés publics français, ce n’est pas le cas des écoquartiers étrangers.

65Même sans implication des populations, la complexité et les nouvelles normes (ou principes) cadrant les projets d’écoquartiers ont des effets sur les acteurs impliqués, sur les méthodes de travail et même leur rôle. Les différentes exigences liées à l’écoquartier rendent nécessaires une approche systémique du projet, très en amont, dès la programmation, ainsi qu’une vision globale du coût investissement-maintenance-exploitation, et un renfort de l’équipe par des experts environnementaux. Plus la diversité des acteurs est importante, plus la coordination est délicate mais nécessaire. Au niveau d’un bâtiment unique, la coordination de l’effort collectif ne pose pas un problème sérieux mais c’est différent lorsque l’on travaille au niveau d’un écoquartier, qui n’est pas qu’un ensemble de bâtiments HQE séparés les uns des autres, mais bien un ensemble de bâtiments ou d’îlots de bâtiments conçus comme un ensemble en termes de fonctions, d’énergie, de service, d’infrastructures de transports d’entrants et de sortants. Il nous semble alors que le défi de la coordination entre les acteurs doit être encore plus grand si l’on souhaite qu’il y en ait une cohérence énergétique équilibrée entre les bâtiments ou les îlots. Le rôle de l’architecte en est modifié et ce, dès la conception :

  • dans l’obligation de ce dernier de prendre en compte très tôt les aspects techniques : cibles HQE, normes, certifications, modes constructifs et matériaux particuliers,

  • dans l’organisation des tâches de conception et de suivi du projet,

  • dans l’appropriation d’outils d’évaluation des performances du projet dans ses dimensions économiques, techniques, écologiques et sociales24.

66Le problème est que cette nouvelle manière de faire son métier n’entre pas automatiquement dans la culture de travail. Par le biais des modifications de son rôle, ce sont les relations entre l’architecte et les autres acteurs qui sont modifiées à leur tour. Le problème d’une coordination effective de la gestion du projet resurgit, et ceci repose pour large partie sur la capacité d’une ville à créer une structure de gouvernance qui diminuera les risques de dérapages et augmentera les chances de succès. Comme en témoigne Kermen :

La coordination des acteurs à toutes les phases du projet (amont, conception, réalisation, gestion, évaluation) s’est donc accompagnée d’un processus itératif de formation de l’ensemble de la chaîne des acteurs.

A chaque moment clé de passage de relais, il fallait être là, rappeler les objectifs, soutenir les moyens. Il faut être présent sur la durée (…). J’ai exprimé des exigences de moyens et de résultats, écrites sur le papier, intégrées dans les contrats de cessions, etc. J’ai systématiquement inscrits les objectifs de manière contractuelle. En même temps j’ai fait monter en compétence les équipes en mettant des AMO pour la SEM et les équipes de la collectivité. Cela a permis une monté en compétence généralisée. Il y a eu un travail de suivi et d’échange très fort. Nous avons aussi mis en place des actions de formation à destination des entreprises du bâtiment notamment avec l’ALE 25.

67Même si la capacité et les compétences techniques existent, une partie du succès repose sur la capacité d’une collectivité territoriale à les rendre opérationnelles en coordonnant les acteurs : la ville comme chef d’orchestre ? Car, en effet, il s’agit bien de coordonner les différents acteurs qui ont tous leur part à jouer dans le concert des actions à mener, afin qu’elles rendent un résultat cohérent.

Figure 3 - Le cas de Hammarby

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68Le diagramme a de quoi laisser perplexe par sa complexité mais surtout par ce qu’il implique en termes du nombre d’acteurs, d’intérêts, de vision de l’urbanisme et du bâti, et du défi de coordination qu’il signifie et en raison des associations faites entre enjeux environnementaux et diversité des acteurs nécessaires afin d’en respecter les objectifs.

69Au regard de ces différentes réflexions fondées sur des écoquartiers avec des dimensions environnementales et énergétiques variées, nous invitons le lecteur à se pencher sur l’article 2 « Etat de l’art sur la question des écoquartier et de l’énergie en France et en Europe » d’Odile Blanchard, qui se concentre sur les questions énergétiques. Les liens entre énergie et acteurs (ces nœuds socioénergétiques) seront également explorés plus en profondeur dans les prochaines phases de l’étude Nexus, particulièrement dans nos entretiens semi directifs. Pour le moment, d’un point de vue de la science politique, il ne faut pas négliger le cadre global énergétique dans lequel les écoquartiers et les nœuds socioénergétiques contemporains émergent. Si l’énergie, carbonée ou renouvelable, a longtemps été une question en majorité technique et financière, elle est devenue depuis quelques années un enjeu complexe à la croisée de plusieurs problématiques : politique, économique, technologique, d’urbanisme, de réseau, environnemental, éthique, géostratégique… Autrement dit, on voit une politisation croissante au quotidien de la question de l’énergie, qui devient de plus en plus liée aux contraintes climatiques, et qui ont des implications non seulement sur les types d’énergies utilisées mais également sur les acteurs impliqués dans un projet urbain. Ces nouvelles contraintes et ces nouveaux objectifs appellent de nouvelles compétences, de nouveaux acteurs, qui modifient les réseaux existants voire, en font émerger des nouveaux. De plus, les contraintes climato-énergétiques vont dans le sens d’une diversification des bouquets d’énergies, accroissant davantage la complexité des nœuds socioénergétiques. Car, les énergies renouvelables ne forment pas un tout, elles sont plurielles : le spécialiste de photovoltaïque n’est pas celui de l’isolation, de l’éolien, de la géothermie, du bois… Puis, dans le cas d’un écoquartier, on retrouve face à des îlots de bouquets d’énergies différents plus ou moins bien intégrés les uns aux autres, accroissant par là-même le défi de la gouvernance des écoquartiers.

Conclusion

70Bien entendu, on assiste dans les écoquartiers à la mise en œuvre des nouvelles techniques et de nouvelles technologies de l’énergie (TICE, renouvelables, passives, aménagement…). Mais en général, ces technologies et techniques existent déjà au moment de la conception d’un écoquartier. Ce qui est nouveau dans ce domaine serait plutôt la mise en œuvre conjointe de différents types d’énergie et que l’on tente de s’associer. S’il existe des aspects innovants aux écoquartiers, nous pensons qu’il s’agit bien davantage des modes politiques de gestion des projets, leur gouvernance.

71Ceci ne signifie pas qu’il n’y a pas eu de changements. Avant le tournant des années 2000, un écoquartier ou un quartier durable (le terme anglais le plus usité à cette époque était « sustainable ») était, de manière très générique, une nouvelle manière de concevoir l’urbanisme dans une optique de développement durable (prenant en compte le social et l’environnemental). Ces écoquartiers ne représentaient pas la normalité en matière d’urbanisme. Puis, les efforts d’intégration des volets énergies sobres en carbone et du changement climatique des dernières années nous semblent également une innovation car ils dépassent le simple ajout d’une norme ou d’une pratique supplémentaire. Ils s’approchent davantage d’un effort de modification profonde des structures énergétiques et des réseaux et jeux d’acteurs qui y sont associés. Ces efforts sont liés à des conditions locales sociales et politiques qui ont des implications sur les techniques et les technologies, le financement, la forme de gouvernance retenus…, dans un cadre de gouvernance climato-énergétique qui change les règles du jeu de l’énergie, et de la mobilisation collective et des politiques locales dans l’urbanisme. Nous avons également exploré dans ces pages le thème de la mobilisation des acteurs, leurs relations aux politiques urbaines locales et leurs impacts sur les volets énergie et environnement dans les écoquartiers, comme une entrée pour mieux comprendre les systèmes de gouvernance employés dans les écoquartiers analysés. Pour résumer, les tendances générales relevées sont les suivantes :

  • On ne constate pas d’évolutions dans le temps : il n’y a ni plus ni moins de mobilisations collectives dans les années 1990s qu’aujourd’hui dans les nouveaux écoquartiers.

  • Le niveau et le type de mobilisation d’acteurs dans les projets d’écoquartier semblent davantage dépendre soit du contexte réglementaire national (obligation de consultation ou non) soit de la ville elle-même – par exemple, la Ville de Grenoble a une culture ‘municipale’ qui associe de multiples acteurs dans ses projets urbains.

  • Si la plupart des écoquartiers analysés se présentent comme innovants par leur gouvernance ‘multiacteurs’, ‘décentralisée’ ou ‘bottom-up’, de manière globale, on constate une diversité d’acteurs dans une des ou toutes les phases de la quasi-totalité des écoquartiers (de la conception à l’usage au quotidien).

  • Les écoquartiers n’ont pas tous une visée de mixité sociale (ceci dépend en partie des contextes nationaux ; notamment la législation, mais aussi des projets) ;

  • leur reproductibilité et leur exemplarité ne sont pas aussi évidentes que les aspirations des acteurs le laissent croire, les contextes locaux, les conditions politiques, sociales, économiques et technologiques étant très variées ;

  • l’ampleur de l’implication des habitants et des changements de comportements énergétiques dans les efforts de sobriété varie énormément : cela varie d’une implication personnelle importante à un encadrement ‘par défaut’ par les technologies.

  • Les experts et techniciens mobilisés sont contractualisés s’ils n’existent pas au sein de l’administration urbaine.

  • Les interactions entre les acteurs de l’écoquartier sont encadrés par une panoplie de mesures, allant de la contractualisation, à la participation multi acteurs, à la négociation jusqu’aux normes réglementaires, aux concours…

  • On constate une augmentation de l’importance du rôle de l’architecte qui devient peu à peu un chef d’orchestre s’assurant de la cohérence du projet.

72Cet article offre une analyse des modes de gouvernance associés aux écoquartiers en général, en prenant en compte à la fois leurs dimensions environnementales et énergétiques de manière générale. Il offre une base de compréhension à partir de laquelle nous préciserons nos réflexions sur l’axe principal de l’étude Nexus : les acteurs de l’énergie dans les écoquartiers. Nous tenterons de répondre aux questions suivantes : quels sont les acteurs impliqués dans les nœuds socioénergétiques (NSE) liés aux nouveaux écoquartiers ? Comment, au niveau de l’opérationnalité, la gouvernance de ces NSE est-elle mise en œuvre, compte tenu de sa complexité technique, économique, sociale, politique et en termes de business models ? Quels sont les moteurs et les freins à la mise en œuvre, la traduction, de cette gouvernance ? Comment les conflits ou les problèmes sont-ils résolus et dans quel cadre ?

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Notes

1 Cet article mobilise des résultats du projet de recherche « Ecoquartier NEXUS Energie », cofinancé par l’ADEME et mené par le laboratoire PACTE UMR5194 (coordonnateur Gilles Debizet), la Structure Fédérative de Recherche INNOVACS, EDDEN, l’INES (CEA) et Grenoble Ecole de Management. http://www.nexus-energy.fr/

2 Section en partie issue de : La Branche S., Warin P., Pacte. «La “concertation dans l’environnement ”, ou le besoin de recourir à la recherche en sciences sociales», 2004. Pour le MEDD.

3 Ministère de l'Équipement et du Logement (1968), Direction de l'Aménagement foncier et de l'Urbanisme. Contribution des facultés des lettres et sciences humaines de Aix-en-Provence, Bordeaux, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier, Rennes, Rouen, Strasbourg, Toulouse, ronéoté, mars 1968.

4 Rapport général de la Commission de l'équipement urbain du Vème Plan (1966-1970), Paris, La Documentation française, p. 56. 1970.

5 Cette loi est portée par la secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Environnement et de la Qualité de la vie, puis ministre de l’Environnement, l’écologiste Huguette Bouchardeau, qui insiste sur l’obligation d’enquêtes dès lors que les projets sont “ susceptibles d’affecter l’environnement ” (article 1), sur “ l’information ” du public et le recueil de ses “ appréciations, suggestions et contre-propositions, postérieurement à l’étude d’impact ” (article 2).

6 B. Boutaud, Quartier durable ou éco-quartier ? , Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Débats, Quartier durable ou éco-quartier ?, mis en ligne le 24 septembre 2009 (http://cybergeo.revues.org/22583 consulté le 10 avril 2012).

7 P. Lefèvre, M. Sabard (2009), Les écoquartiers, Apogée, 2009.

8 La prise en compte légale obligatoire de la mixité et du logement social n’est pas commune à tous les pays.

9 Les processus participatifs peuvent être variés et peuvent parfois être innovants pour certaines villes ou faire partie de la culture urbanistique depuis plusieurs années.

10 J. Mirenowicz (2008), La Revue Durable, n°28. 2008.

11 C. Emelianoff (2008), Terrritoires, n°487, avril 2008.

12 Y. Bonard, L. Matthey (2010), Les éco-quartiers : laboratoires de la ville durable, Cybergeo : European Journal of Geography, mis en ligne le 09 juillet 2010 http://cybergeo.revues.org/23202 (consulté » le 12 avril 2012). Ils relèvent cette tendance dans plusieurs textes : T. Souami (2009), Ecoquartiers. Secrets de fabrication. Analyse critique d’exemples européens. Ed. Les carnets de l’information. 2009 ; Lefèvre, Sabard (2009), op.cit. ; C. Charlot-Valdieu, O. Outrequin (2009), Ecoquartier, mode d’emploi. Eyrolles, 2009. 243 p.

13 B. Boutaud (2009), Quartier durable ou éco-quartier ? , mis en ligne le 24 septembre 2009. 

14 Notons que ceci renvoie aux débats en écologie politique sur les théories écocentrées et anthropocentrées. Voir R. Eckersley (1992), Environmentalism and Political Theory. Toward an Ecocentric Approach. Albany : State Univ. of New York Press, 1992.

15 http://www.iclei.org/index.php?id=about.

16 Commission Européenne : European Environment Agency (2007), Europe's environment The fourth assessment. European Environment Agency - Denmark , Copenhagen, 2007. 452 p ; DG Energy and Transport. EU strategy and instruments for promoting renewable energy sources. 30 p. 2007; The Future of European Electricity Choices before 2020. CEPS Policy Brief, no. 164, 2008. 12 p.

17 UNDP (2008), Human Development Report 2007/2008. Oxford University Press, 2008. 399 p.; UNEP (2008), CCCC. Kick the habit. A guide to climate neutrality. 2008. 202 p.

18 Incluant le dernier, 4e, Rapport, B. Metz, O. R. Davidson, P. R. Bosch, R. Dave, L. A. Meyer (eds) (2007), Climate Change 2007, Mitigation, Contribution of Working Group III to the Fourth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press, Cambridge, United Kingdom and New York, NY, USA. 2007.

19 World Bank. Towards a strategic framework on climate change and development for the World Bank Group. Concept and issues paper consultation draft. 2008. 46 p; UNDP(2008), op.cit., ; UNEP (2008), Assessment of Impacts and Adaptation to Climate Change Final Report of the AIACC Project. 2007, 250 p; et UNEP 2008, op.cit.

20 O. Young (2002), The Institutional Dimensions of Environmental Change: Fit, Interplay, and Scale, Cambridge and Massachusetts: MIT Press. 2002a, xiv-xv.

21 Oran Young ‘Matching Institutions and Ecosystems: The Problem of Fit’, Gouvernance mondiale No. 2, les séminaires de l’IDDRI, PDF document: www.iddri.com/Publications/Collections/Idees-pour-le-debat/id_0202_young.pdf. 2002b.p.23-24.

22 T. Souami, op. cit., 2009, pp.52-57.

23 P. Kermen, interviewé in Etude De Cas De Projet Français : Grenoble / ZAC de Bonne, p.18. Notons que le partage d’un îlot entre trois maîtres d’ouvrage, dont un était plus en retard que les autres, fut à l’origine d’un manque de coordination dans la mise à disposition des locaux et équipements nécessaires à la co-génération principale alimentée par le gaz. Une meilleure coordination préalable, dans la phase amont de la gestion du projet, aurait pu empêcher le problème d’émerger. La SEM-SAGES et son architecte en chef ont alors dû assurer les relances auprès des maîtres d’ouvrage concernés et s’efforcèrent, avec ses AMO HQE, de trouver des palliatifs provisoires.

24 Jacotte Bobroff. La caserne de Bonne à Grenoble : projet emblématique d’un développement durable à la française, PUCA 2011. p.46.

25 Pierre Kermen, interviewé in Etude De Cas De Projet Français : Grenoble / ZAC de Bonne, p.13.

A télécharger

Pour citer cet article

Stéphane La Branche (2015). "Gouvernance et jeux d’acteurs dans les écoquartiers". - La revue | Numéro 2 : "Energies en (éco)quartier".

[En ligne] Publié en ligne le 02 février 2015.

URL : http://innovacs-innovatio.upmf-grenoble.fr/index.php?id=138

Consulté le 21/11/2017.

A propos des auteurs

Stéphane La Branche

Chercheur enseignant associé à Science Po Grenoble et au laboratoire CNRS Pacte, l’auteur s’intéresse aux freins institutionnels et comportementaux, aux habitudes, aux représentations et aux valeurs jouant un rôle dans les efforts de changement allant dans le sens d’une société post carbone.




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Dernière mise à jour : 23 février 2017

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