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Pratiques de représentations visuelles des concepts en équipe d’exploration : rôles et caractéristiques des objets intermédiaires en fonction de leurs contextes d’usage

frPublié en ligne le 18 septembre 2015

Par Apolline Le Gall

Résumé

L’injonction à innover dans une économie très compétitive pousse les organisations à s’interroger sur les outils à leur disposition pour concevoir ces innovations. Parmi ces outils, les représentations visuelles jouent un rôle fondamental. De nature hybride, elles appartiennent à la fois au monde des idées et au monde de l’action et de la coordination et de très nombreuses représentations sont produites au cours du processus de conception. L’analyse présentée dans le présent article émerge de la problématique de concepteurs du Plateau d’Innovation de Schneider Electric. Ceux-ci disposent de savoir-faire empiriques en matière de représentations de leurs concepts de produits acquis de manière informelle. Or, face à la diversité des modes de représentations possibles et à leur importance critique, les concepteurs cherchent à comprendre et à se repérer dans ces pratiques de représentation. L’analyse propose pour cela de mobiliser la notion d’objets intermédiaires. Notre analyse montre que les objets intermédiaires ont des rôles et des caractéristiques matérielles diversifiées en fonction de leurs contextes d’usage. L’article suggère un cadre d’analyse de ces contextes d’usages autour de trois dimensions (savoirs incarnés par les représentations, acteurs avec ou pour lesquels elles sont mobilisées, finalités avec lesquelles elles sont mobilisées). Nous identifions ensuite les rôles et caractéristiques matérielles des représentations (niveau de finition, représentations modifiables, interactives ou autoporteuses) dans ces différents contextes d’usage. Cette analyse conduit à interroger comment ces objets intermédiaires sont susceptibles de faire l’objet d’un travail d’équipement pour agir en tant qu’objets-frontières dans certains contextes.

Abstract

The innovation race in a very competitive economy leads organizations to question the tools they can mobilize to design such innovations. Among those tools, visualizations play a crucial part in the design process: hybrid by their very nature, they both belong to the world of ideas and the world of action and coordination, and a lot of them are produced and mobilized during the design process. The research presented in this paper arises from Schneider Electric designers’ issues of understanding the different visualization options. They have, indeed, specific know-how in terms of visualizations of their concepts that are often acquired empirically and informally. But, facing the wide range of visualization types that are available and acknowledging their critical importance, they are seeking for points of reference to rely on during the production or mobilization of visualizations in the design process. Our paper suggests doing so by mobilizing the concept of intermediary objects of design. The research shows that intermediary objects have different roles and material characteristics depending on their use contexts. The paper suggests an analytical framework of these use contexts based on three dimensions (knowledge embedded in the visualizations, actors with whom of for whom the visualizations are produced, ends with which they are produced). We then identify the roles and material characteristics of the visualizations (level of finish from draft to polished, modifiable, interactive or freestanding visualizations) in these different use contexts. Our analysis leads us to question how intermediary objects may be subject to an equipment work that may allow them to act as boundary objects in specific contexts.

Sommaire

  1. 1. Introduction 
  2. 2. Etats de l’art : les représentations des concepts d’innovation comme objets intermédiaires
  3. 2.1. La conception comme construction de représentations
  4. 2.2. Les représentations visuelles comme objets intermédiaires de la conception
  5. 2.3. Objets intermédiaires ou objets-frontières ? Un travail d’équipement
  6. 3. Problématique 
  7. 3.1. Question de recherche n° 1 : comment modéliser les contextes d’usage des représentations au cours du processus de conception ?
  8. 3.2. Question de recherche n°2 : quels sont les rôles et caractéristiques matérielles des représentations dans ces contextes d’usage ?
  9. 4. Méthodologie : Une recherche-ingéniérique en terrain industriel : le Plateau d’Innovation de Schneider Electric
  10. 4.1. Terrain et données : le Plateau d’Innovation de Schneider Electric
  11. 4.2. Une méthodologie de recherche-ingéniérique en deux étapes
  12. 5. Résultats
  13. 5.1. Modéliser les contextes d’usage des représentations au cours de la conception
  14. 5.1.1. Un cadre théorique en trois dimensions : Savoirs, Acteurs, Finalités
  15. 5.1.1.1. Savoirs incarnés par les représentations
  16. 5.1.1.2. Acteurs avec ou pour lesquels les représentations sont mobilisées
  17. 5.1.1.3. Finalités avec lesquelles les représentations sont mobilisées
  18. 5.1.2. Les contextes d’usage identifiés au Plateau
  19. 5.1.2.1. Trois types de savoirs : Objet, Usage et Business
  20. 5.1.2. 2. Trois acteurs principaux : l’équipe, les managers, les clients-utilisateurs
  21. 5.1.2. 3. Trois différentes finalités : Explorer, Tester, Argumenter
  22. 5.2.2. Les rôles et caractéristiques des représentations en fonction des contextes d’usage
  23. 5.2.2.1. Types des savoirs et formats des représentations
  24. 5.2.2.2. Acteurs adressés et niveau de finition
  25. 5.2.2.3. Finalités des représentations : rôles et caractéristiques matérielles des représentations
  26. 5.2.2.4. D’objets intermédiaires à objets-frontières : travail d’équipement et trajectoires d’objets
  27. 6. Conclusion et discussion
  28. Bibliographie

1. Introduction 

1L’injonction à innover dans une économie ultra compétitive pousse les organisations à mettre en œuvre différents dispositifs organisationnels susceptibles de favoriser l’innovation et à s’interroger sur les outils à disposition pour concevoir ces innovations. L’une des formes de cette recherche d’innovation est celle d’équipes d’exploration, comme le Plateau d’Innovation de Schneider Electric, où les chefs de projet Innovation sont chargés d’élaborer des concepts d’innovation en amont du processus de développement de nouveaux produits (Sääskilahti, 2011), Or, l’articulation de représentations mentales et de représentations externes est au cœur de l’activité de conception, entendue comme une activité de construction de représentations vouée à produire la spécification d’un artefact (Visser, 2009). Dans ce processus de conception, les représentations visuelles des concepts jouent donc un rôle important dans la construction et la communication du raisonnement de conception (Vinck & Laureillard, 1995). Croquis, CAO, maquettes en mousse, maquettes fonctionnelles, maquettes design... : toutes ces représentations sont produites, modifiées et mobilisées au cours de l’élaboration des concepts au Plateau. Les concepteurs disposent de savoirs et de savoir-faire empiriques en matière de représentations, de modélisations et de maquettage de leurs concepts de produits, acquis de manière informelle. Dans ces situations, les activités de production et de mobilisation de représentations se déroulent de façon non standardisée, expérimentale et peu instrumentée. Face à la grande diversité des modes de représentations à leur disposition et à leur importance critique, les concepteurs cherchent donc à objectiver ces pratiques en disposant de connaissances actionnables (Argyris, 1995) leur permettant de se repérer dans ces pratiques de représentations. Nous proposons de mobiliser la notion d’objets intermédiaires pour analyser ces objets. En effet, des travaux ayant émergé dans les années 1990 autour de la notion d’objets intermédiaires, en tant qu’ensemble des objets circulant entre les acteurs de la conception, ont montré combien ils étaient des éléments clés du déroulement et de la coordination du processus de conception (Vinck & Laureillard, 1995). Cette approche par les objets intermédiaires suscite un intérêt croissant (Jeantet et al., 1996; Mer et al., 1995; Vinck, 2009) et de nombreux travaux interrogeant leurs fonctions, leurs rôles, leurs caractéristiques ont permis d’établir un premier corpus. S’ils identifient un certain nombre de processus supportés par les représentations au cours de la conception, ils restent relativement peu opérationnels sur les contextes d’usage dans lesquels ces processus prennent place et sur les caractéristiques matérielles des représentations qui les supportent. L’objectif de cette recherche est d’élaborer un cadre permettant d’analyser les contextes d’usage de la mobilisation des représentations en conception, ainsi que d’identifier les rôles et caractéristiques matérielles des représentations dans ces contextes d’usage.

2Le cas du Plateau d’Innovation de Schneider Electric nous permet d’élaborer théoriquement puis de valider empiriquement la conceptualisation des contextes d’usages des représentations et des leurs rôles et caractéristiques. Il repose sur une immersion de six mois au sein du Plateau Innovation de Schneider Electric, ayant permis de recueillir des données composées d'observations, d’analyse des représentations et d’entretiens. Notre travail repose sur une “recherche ingénierique” (Chanal et al., 1997) qui cherche à établir des connaissances par la conception de modèles élaborés en dialogue avec le terrain (Le Moigne, 1990). Le chercheur conçoit son modèle conceptuel, ainsi que l’outil de sa recherche et se pose comme animateur et évaluateur de sa mise en application dans le cadre de la recherche (Chanal et al.,1997).

3Dans un premier temps, nous présentons la problématique de la recherche, puis un état de l’art lié à la notion d’objets intermédiaires pour analyser les représentations des concepts. Cette approche nous amènera ensuite à aborder les deux questions de recherche élaborées dans l’article. La première cherche à identifier un cadre d’analyse susceptible de modéliser les contextes d’usages des représentations en conception, la seconde s’intéresse aux rôles et caractéristiques des représentations dans ces contextes. Enfin, après avoir présenté la méthodologie et le recueil de données, nous présenterons, dans nos propositions, les résultats auxquels notre recherche a permis d’aboutir, avant de conclure et de discuter ces résultats.

2. Etats de l’art : les représentations des concepts d’innovation comme objets intermédiaires

2.1. La conception comme construction de représentations

4En se fondant sur les travaux de Willemien Visser (2009), nous considérons la conception comme une activité de construction de représentations. Cette approche nous permet en effet d’aller au-delà d’une approche de la conception comme résolution de problèmes, notamment théorisée par Simon (1977). Pour Visser (2009), la conception est vouée à la spécification d’un artefact et non à sa production. Il s’agit de produire une représentation de l’artefact qui soit assez précise et détaillée pour que celui-ci soit effectivement produit. Cette activité de conception repose sur l’articulation de structures représentationnelles et d’activité de construction de représentations. D’une part, les concepteurs génèrent, transforment et évaluent les représentations (Visser, 2009). D’autre part, ils articulent des représentations internes (représentations mentales) et artefactuelles externes (maquettes, prototypes, dessins, textes etc.) qui peuvent être utilisées en privé, montrées en public, voire être utilisées conjointement par plusieurs concepteurs (Visser). Ainsi, pour Goel (1995): la conception, c’est la transformation d’une représentation - le brief - en d’autres représentations : les cahiers des charges (fonctionnels, techniques), maquettes etc. Autrement dit, la spécificité du processus de conception, c’est l’utilisation intensive des représentations artefactuelles externes (Darses, 2009), c’est l’articulation itérative entre ces différentes représentations de l’artefact à produire (Darses, 2009 ; Visser, 2009). La dialectique entre la simulation mentale et simulation du fonctionnement de l’artefact est à la base du raisonnement de conception. (Darses, 2009). Cette approche montre bien le rôle crucial que jouent les représentations dans l’activité de conception. Elles ont différentes fonctions cognitives et collectives : elles ressortent à la fois du le monde des objets et du monde du processus (Darses, 2009).

5Il s’agit alors d’interroger leurs rôles et leurs caractéristiques matérielles pour comprendre comment elles supportent le processus de conception et les relations entre les différents acteurs de la conception.

2.2. Les représentations visuelles comme objets intermédiaires de la conception

6Nous proposons pour cela de mobiliser la notion d’objets intermédiaires (Vinck & Laureillard 1995) qui interroge également la « nature hybride » des objets : à la fois, modélisations du futur objet qui n’existe pas encore et en même temps, vecteur de la coopération ou de la coordination entre les acteurs de l’innovation (Mer et al., 1995). La conception y est aussi envisagée comme étant à la fois du monde de l’action, puisqu’elle conduit, « vise à » la production d’un objet, et du monde des idées (Mer et al., 1995).

7D’abord forgée dans cadre de réseaux de coopération scientifique, puis plus spécifiquement dédié à l’analyse de la conception, la notion d’objets intermédiaires désigne les artefacts qui circulent entre les acteurs et autour desquels plusieurs acteurs se coordonnent pendant la conception (Vinck & Laureillard, 1995 ; Vinck, 2009). La notion est ensuite mobilisée dans des travaux s’intéressant à l’analyse du processus de conception, essentiellement dans la conception ingéniérique (pour une revue détaillée, voir Vinck, 2009).

8Elle permet de mettre à jour des configurations de conception (Mer, 1998), de comprendre la distribution de l’activité de conception (Grégori et al., 1998). Les objets intermédiaires jouent un rôle de médiation et de commission (Vinck & Jeantet, 1995), de support de coordination (Jeantet et al. 1996), voire de moteur de la coopération (Boujut & Blanco, 2003). Ces objets circulant entre les acteurs de la conception sont plus ou moins ouverts à réinterprétation (Mer et al., 1995), plus ou moins brouillons (Vinck, 2009 ; Blanco, 1999). Certains travaux s’intéressent ensuite à des objets ou des médiums en particulier, comme le dessin (Lavoisy & Vinck, 2000), les représentations graphiques (Laureillard & Vinck, 1999) , la simulation numérique (Lécaille, 1999 ; pour une revue détaillée, voir Vinck, 2009). D’autres enfin, proposent une typologie des séquences d’objets frontières par rapport aux activités de sensemaking qui prennent place dans la conception, et propose une classification des objets intermédiaires en termes de formes (oral, écrit, visuel) et contenus (ouvert-fermé, idéal-discours-technique ; Papadimitriou & Pellegrin, 2007).

9Ces travaux ont montré comment ces objets pouvaient être des marqueurs temporels et opérateurs de changement de phases et des marqueurs spatiaux et des opérateurs d’orientation (Vinck, 2009). Les objets intermédiaires sont caractérisés par le fait qu'ils supportent alternativement et parfois simultanément six processus :

10- « Représentation rétrospective » : les objets se font les porte-parole de leurs concepteurs

11- « Représentation prospective » : les objets se font les porte-parole de l’objet en train d’être conçu et pourtant encore inexistant,

12- « Commission » : les objets véhiculent les intentions de leurs auteurs,

13- « Médiation » : les objets viennent transformer les intentions des concepteurs en les matérialisant,

14- « Prescription » : les objets tendent à imposer des décisions ou des interprétations à leurs destinataires,

15- « Facilitation des interactions, confrontations et interprétations » : ils permettent l’établissement de compromis, d’ajustement, de coordination (Vinck & Laureillard, 1995).

2.3. Objets intermédiaires ou objets-frontières ? Un travail d’équipement

16La question du rôle coordinatif des objets et de leur circulation entre les acteurs conduit à interroger une notion voisine, différente bien que souvent confondue avec les objets intermédiaires, celle des objets-frontières.

17Théorisée initialement par Star et Griesemer (1989), la notion décrit des objets

Abstraits ou concrets, dont la structure est suffisamment commune à plusieurs mondes sociaux pour qu’elle assure un minimum d’identité au niveau de l’instersection tout en étant suffisamment souple pour s’adapter aux besoins et contraintes spécifiques de chacun des mondes 

18(Trompette & Vinck, 2009, p.8), qui peuvent être de quatre types : enveloppe, idéal-type, format standard, répertoire (Trompette & Vinck, 2009).

19La notion a d’abord théorisée dans le contexte de la coopération scientifique (Star & Griesemer, 1989), un ensemble de travaux s’est ensuite intéressé aux objets frontières dans le cadre de la conception. Notamment Henderson (1991), qui s’intéressent plus spécifiquement aux représentations visuelles (schémas, dessins) produites par les concepteurs pour structurer leurs interaction et l’avancement du travail. Elle montre que ces dessins jouent ici un rôle d’objet-frontière en supportant et facilitant le partage des interprétations des différents acteurs (de différents métiers) qui interagissent dans la conception. D’autres travaux, mobilisent également la notion dans le cadre de la conception, par exemple Aibar & Bijker (1997), sur la conception de la ville ; Weedman (1998), qui interroge la participation des clients au processus de conception, Swan et al., 2002), qui s’intéressent aux communautés de pratiques et leurs rôle dans l’innovation, Hyysalo (2006), sur les traditions professionnelles des différents concepteurs et leur imaginaire, Boland et al. (2007), sur l’intégration des techniques de modélisation 3D en architecture, Faulkner (2007), sur le lien entre architectes et ingénieurs dans la construction ; Dodgson et al. (2007), sur la simulation en tant qu’objet-frontière). Carlile (2002 ; 2004) a, lui, beaucoup retravaillé la notion dans le cadre du NPD (New Product Development) montre ainsi comment ces objets permettent de dépasser des frontières de types syntaxique, sémantique ou pragmatique et permettent ainsi le transfert, la traduction et la transformation de savoirs.

20Néanmoins, cette notion a souvent été mobilisée de manière anecdotique pour décrire des objets qui sont à la frontière entre deux mondes (Trompette & Vinck, 2009). Or, Star (2010) dans son article intitulé « Ceci n’est pas un objet-frontière ! » rappelle bien que le concept est fondé sur 3 dimensions. D’abord, la « flexibilité interprétative », qui est celle effectivement retenue par la majorité des travaux, décrit le fait que les objets sont peu structurés dans les usages à la frontière entre les mondes, mais peuvent être très structurés dans leurs usages dans les mondes respectifs (Star & Griesemer, 1989 ; Star, 2010 ; Trompette & Vinck, 2009)

21Mais elle porte également deux autres dimensions fondamentales, qui sont, elles, parfois oubliées, affaiblissant ainsi la notion. La deuxième dimension est la question des infrastructures. En effet, les objets-frontières contribuent à construire, animer, transformer des infrastructures invisibles de par les conventions et les standards qu’ils véhiculent (Trompette & Vinck, 2009). Enfin, les objets-frontières se caractérisent par une articulation entre des usages faiblement et fortement structurés. Autrement dit, la notion cherche à interroger la question des infrastructures et des frontières, et pas seulement la question de la coordination (Trompette & Vinck ; Star 2010).

22Ainsi, les objets qui agissent en tant qu’objets-frontières peuvent être caractérisés par 4 éléments :

23- Abstraction : les objets intermédiaires facilitent ainsi le dialogue,

24- Polyvalence : ils peuvent être mobilisés pour plusieurs activités,

25- Modularité : leurs différents éléments peuvent être le point de départ des échanges entre les acteurs,

26- Standardisation de l’information incorporée dans l’objet : elle permet l’interprétation de l’information (Wenger, 2000).

27Dans ce cadre, comme le souligne Dominique Vinck (2009) (p.65):

 Tous les objets intermédiaires ne sont pas des objets frontières. 

28La notion d’objets intermédiaires ne cherche pas à comprendre comment s’opère la synchronisation cognitive de mondes sociaux hétérogènes mais à décrire des réseaux de relations entre acteurs de la conception (Vinck, 2009). Tous les objets intermédiaires ne circulent pas entre des mondes sociaux hétérogènes, et, lorsqu’ils le font, ils n’agissent pas nécessairement en tant qu’objets-frontières, ils ne disposent pas nécessairement des caractéristiques des objets-frontières. Tous les objets intermédiaires ne sont pas des objets-frontières, mais certains agir en tant qu’objets-frontières, sous l’effet d’un travail d’équipement, c’est-à-dire (Vinck, 2009, p. 66)

Tout élément ajouté à des êtres (objets intermédiaires notamment) permettant de relier ceux-ci à des appuis conventionnels et à des espaces de circulation.

29Nous suggérons donc ici de mobiliser la notion d’objets intermédiaires de manière privilégiée, pour interroger tous les objets circulant entre les acteurs de la conception, puis d’interroger, lorsque c’est le cas, la notion de travail d’équipement permettant de doter les objets intermédiaires de caractéristiques d’objets-frontières.

3. Problématique 

3.1. Question de recherche n° 1 : comment modéliser les contextes d’usage des représentations au cours du processus de conception ?

30Si la littérature identifie donc un certain nombre de processus et rôles joués par les objets intermédiaires, elle interroge néanmoins peu la question des contextes de mobilisation des objets : les rôles des objets intermédiaires sont pensés simultanément ou successivement, mais ne sont pas identifiés dans des contextes précis. Or, Rabardel (1995) montre bien que les propriétés des objets sont construites et intériorisées en fonction des situations d’utilisation. En outre, les auteurs s’accordent sur le fait que la nature, le rôle et les caractéristiques des représentations en tant qu’objets intermédiaires ne sont pas des propriétés intrinsèques mais sont liés à leur situation d’usage (Vinck, 2009 ; Mer et al., 1995) : le statut de l’objet est toujours coproduit en même temps que, et même dans, l’action (Vinck, 2009).

31Il s’agit d’amener à cette notion et aux différents rôles un niveau de granularité supplémentaire en comprenant quels sont les rôles principaux que les objets intermédiaires jouent dans certains contextes. Il s’agira dans un premier temps de comprendre comment analyser, comment modéliser ces contextes.

3.2. Question de recherche n°2 : quels sont les rôles et caractéristiques matérielles des représentations dans ces contextes d’usage ?

32Les travaux sur les objets intermédiaires prêtent des rôles à ces objets (par exemple, les six rôles identifiés par Vinck & Laureillard (1995), qui se succèdent ou qui sont simultanés, voir supra.). Or, Papadimitriou & Pellegrin (2007) montrent, dans une perspective de sensemaking, que les objets intermédiaires ne jouent pas les mêmes rôles et n’ont pas les mêmes propriétés en fonction des différentes « séquences » du processus. En outre, Sapsed & Salter (2004) montrent notamment que certains objets-frontières manquent de capacité (capability) à agir comme objets-frontières dans certains contextes, sont inefficients en tant qu’objets-frontières.

33Cela implique donc que les objets intermédiaires ont un rôle central dans la conception et que différents types d’objets intermédiaires ont différents rôles et fonctions potentiels en fonction des contextes. On fait donc ici l'hypothèse que ces rôles et les caractéristiques des objets intermédiaires varient en fonction des différents contextes de la conception : ce ne sont pas les mêmes enjeux de représentation qui sont les plus critiques, ce ne sont pas les même processus fondamentaux qui sont prépondérants, les objets jouent parfois un rôle d’objets intermédiaires et parfois un rôle d’objets-frontières. Il s’agira donc de comprendre, dans un deuxième temps, quels sont les rôles de ces objets intermédiaires dans différents contextes d’usage.

34Par ailleurs, les caractéristiques matérielles qui supportent de tels rôles sont peu décrites et rarement empiriquement. On fait l'hypothèse que ces caractéristiques matérielles des objets impactent la manière dont ces objets jouent un rôle dans le processus de conception

35Papadimitriou & Pellegrin (2007) montrent ainsi que les caractéristiques des objets (plus ou moins ouverts, portant plus ou moins sur les discours, la technique, étant oraux, écrits ou visuels) varient en fonction de ces contextes et donc des différents rôles qu’ils jouent. Mer et al. (1995) parlent d’objets plus ou moins ouverts (qui seraient liés à des processus de commission ou de médiation). Blanco (1999) évoque des objets plus ou moins brouillons.

36Nous cherchons donc à interroger les caractéristiques matérielles des objets intermédiaires susceptibles de supporter leurs différents rôles.

37La recherche a pour but d’amener plus de granularité dans l'analyse des objets intermédiaires de la conception en identifiant les rôles prépondérants et les caractéristiques matérielles qui les supportent en fonction de différents contextes d’usage. Notamment, le cas échéant, cela nous conduira à interroger le travail d’équipement matériel des représentations qui conduit certains objets intermédiaires à agir comme objets-frontières.

4. Méthodologie : Une recherche-ingéniérique en terrain industriel : le Plateau d’Innovation de Schneider Electric

4.1. Terrain et données : le Plateau d’Innovation de Schneider Electric

38Le travail qui suit repose sur des données recueillies au cours d’une immersion de six mois à temps plein (janvier- juillet 2012) au « Plateau d’Innovation » de Schneider Electric, au sein des équipes « Power » et « Industrie », chargées des secteurs de « production d’énergie » et « industrie », soit une quinzaine de personnes, dont 10 chefs de projet Innovation.

39Le Plateau se caractérise par une approche de l’innovation « par l’usage ». À côté des approches centrées sur l’innovation technologique, la démarche du Plateau suppose que la valeur des innovations peut venir de la résolution d’un problème client : elle prend pour point de départ l’identification (par le biais de méthodes d’observation et d’entretiens de clients) d’un « problème » (qualifié de « Pain Point ») auquel les innovateurs vont s’efforcer de trouver une solution

40L’immersion a permis le suivi de trois projets de concepts de produits en cours. Nous avons par ailleurs procédé à une approche rétrospective de trois projets considérés comme terminés pour le Plateau d’Innovation, soit parce que leur développement par l’entreprise avait été lancé, soit parce qu’ils avaient été « gelés » jusqu’à une date ultérieure indéterminée. Notre situation sur le terrain ne nous a malheureusement pas permis d’avoir accès à des entretiens et des observations avec le « top management » (par rapport à l’équipe Innovation, nous n’avons pu observer que des interactions avec des N+1 et N+2). Néanmoins, nous avons pu observer des rendez-vous entre les chefs de projet et leur management (vertical direct jusqu’à N+2) ou le management d’une autre équipe (de développement ou de production), des séances de travail des concepteurs seuls ou en équipe, séances « de créativités », des réunions, des discussions informelles, des ateliers, des sessions de tests utilisateurs et focus groups. Enfin, nous avons réalisé 7 entretiens semi-directifs avec les chefs de projet du Plateau Innovation, tous retranscrits et codés thématiquement.

4.2. Une méthodologie de recherche-ingéniérique en deux étapes

41La recherche repose sur une démarche de recherche-ingéniérique (Chanal et al., 1997). David (2000) note que les termes recherche-intervention, recherche-action, recherche ingéniérique et recherche clinique sont souvent confondues pour en venir à designer les recherches dans lesquelles le chercheur intervient directement dans la construction concrète de la réalité. Néanmoins, il note qu’entre la recherche-intervention et la recherche-action, il y a une différence de démarche : la recherche-intervention part d’un projet de transformation ou d’une situation idéalisée, tandis que la recherche-action part de l’observation des faits. En ce qui nous concerne, la recherche part d’observation des faits, mais se distingue de la recherche-action en ce que le chercheur (qui devient dès lors chercheur-ingénieur) conçoit l’outil de sa recherche, et se positionne comme animateur et évaluateur de sa mise en oeuvre (Chanal et al., 1997).

42Le point de départ de la recherche ingéniérique consiste à poser l'hypothèse de l'existence d'un problème complexe sur le terrain, pour lequel les connaissances théoriques disponibles sont souvent peu pertinentes pour apporter des réponses (soit pas au bon niveau, soit rares) : elles ne sont pas actionnables pour les acteurs (Argyris, 1995). Ici, la problématique rencontrée par les concepteurs en ce qui concerne la mobilisation de représentations ne rencontre pas de connaissances théoriques actionnables en pratique. La recherche ingéniérique s’articule alors sur un processus de recherche en boucle, formé d’itérations entre le terrain et la théorie. Il s’agit de :

43- Co-construire le problème avec les acteurs du terrain ;

44- Articuler les connaissances dans un modèle qui favorise la compréhension des processus complexes dans une perspective d'apprentissage ou de changement organisationnel ;

45- Concevoir un outil (ou artefact, logiciel, modèle, grille d'interprétation...) pour améliorer l'appropriation par les praticiens des connaissances et de la représentation produites en collaboration avec le chercheur ;

46- Elaborer de nouvelles connaissances procédurales, qui viennent se confronter avec les connaissances théoriques existantes et les enrichir (Chanal et al., 1997, p. 5).

47La recherche a pour but de produire avec les acteurs une grille d’interprétation des rôles et caractéristiques des représentations en fonction des contextes d’usage dans lesquels elles sont mobilisées. Ce faisant, elle souhaite contribuer à l’enrichissement de la littérature sur les objets intermédiaires en élaborant un cadre d’analyse des contextes d’usage des objets intermédiaires en conception et en identifiant plus spécifiquement les rôles et caractéristiques matérielles des représentations.

48La recherche est fondée sur 2 boucles abductives (David, 2000).Dans un premier temps, nous avons cherché à modéliser les différents contextes d’usages des représentations pendant le processus de conception. Puis, à partir de l’identification de ces différents contextes, nous avons cherché à identifier les rôles principaux des représentations et leurs caractéristiques matérielles.

49Dans une première étape, nous sommes partie de la théorie pour proposer un cadre d’analyse des contextes d’usage des représentations. Le cadre théorique ainsi établi a ensuite été confronté et affiné sur le terrain, grâce à un travail en interactions formelles et informelles avec les concepteurs de l’équipe, ainsi que des observations et des entretiens semi-directifs. Cela nous a permis d’identifier les différents contextes d’usage présentés dans la section suivante.

50A partir de ces différents contextes, une deuxième modélisation à partir de la littérature concernant les rôles et caractéristiques des objets intermédiaires nous a permis, toujours en le construisant avec les concepteurs, de proposer notre analyse qui vient à la fois proposer des connaissances actionnables aux praticiens et enrichir la théorie sur les objets intermédiaires. Ici, la littérature vient permettre de proposer un cadrage pour modéliser les pratiques, qui viennent ensuite nourrir la littérature.

51Les deux dimensions de la recherche sont présentées dans la section suivante.

5. Résultats

52Nous présentons dans cette section les deux boucles de recherche dans leur articulation entre la théorie et le terrain : dans un premier temps, nous présentons le travail sur l’identification des contextes d’usage, puis dans un second temps, nous présentons l’identification des rôles et caractéristiques matérielles des représentations dans ces contextes.

5.1. Modéliser les contextes d’usage des représentations au cours de la conception

5.1.1. Un cadre théorique en trois dimensions : Savoirs, Acteurs, Finalités

53Dans un premier temps, nous cherchons à proposer une modélisation des contextes d’usage des représentations. On propose, à partir de la littérature, de modéliser les contextes de mobilisation des représentations pendant la conception en trois dimensions : les savoirs incarnés par les représentations, les acteurs concernés par sa mobilisation et les finalités avec lesquelles elles sont mobilisées.

5.1.1.1. Savoirs incarnés par les représentations

54La nature des informations que contiennent les représentations contribue à définir le rôle que celles-ci jouent dans le processus de conception (Mer et al., 1995). Ewenstein & Whyte, (2007) qualifient ainsi les représentations « d’artefacts de savoirs » dans la mesure où elles incarnent des connaissances en même temps qu’elles en permettent la construction. En outre, plusieurs types de « savoirs » sur les concepts sont identifiés dans la littérature : Ewenstein & Whyte (2007) identifient notamment une distinction entre « aesthetic knowledge » et « engineering » knowledge sur l’artefact en cours de conception. Candi (2002) identifie, elle, 3 dimensions de conception : la dimension « viscérale », la dimension « expérientielle », et la dimension « technique » de la conception. Perttula & Sääskilahti (2004) montre alors qu’un concept d’innovation, comprend des propositions en termes de besoins des clients et de bénéfices que le produit devrait leur apporter, et leur traduction en termes de fonctionnalités et de contraintes techniques dans l’objet, tout en prenant en compte les facteurs clés nécessaires à la mise sur le marché du produit (marchés existants ou nouveaux marchés) et la création de valeur. Cela nous conduit à s’interroger sur les différents types de savoir incarnés dans les représentations dans l’élaboration des concepts au plateau d’innovation.

5.1.1.2. Acteurs avec ou pour lesquels les représentations sont mobilisées

55La deuxième perspective proposée pour caractériser les contextes d’usage est d’identifier les acteurs concernés par la production ou la mobilisation des représentations.

56Les représentations sont aussi produites et mobilisées pour différents acteurs (Luck, 2007). Verchère & Anjembe (2010) montrent par exemple, que les objets circulent entre deux types de réseaux, un réseau local, constitué par l’équipe de conception (les chefs de projet) et un réseau plus global – de financeurs, d’institutions, d’utilisateurs et de clients. (Law & Callon, 1992). Vinck (2009) fait par ailleurs l’hypothèse qu’un contexte caractérisé par des relations de confiance ou de hiérarchie modifie le statut des objets et les interactions entre les acteurs de la conception. Enfin, certains travaux s’intéressent au rôle spécifique de certains acteurs dans la conception : Luck (2007) analyse par exemple les interactions entre concepteurs et utilisateurs finaux dans la conception architecturale. Cela nous conduit donc à interroger la place des acteurs dans le contexte d’usage, et les différents acteurs impliqués dans la conception au Plateau.

5.1.1.3. Finalités avec lesquelles les représentations sont mobilisées

57Enfin, la troisième perspective proposée pour caractériser le contexte d’usage est les finalités avec lesquelles sont produites ou mobilisées les représentations. Mer et al. (1995) ont ainsi montré comment les intentions qui ont accompagné la naissance et l’existence des représentations contribuent à définir la nature des informations qu’elles contiennent et le rôle qu’elles jouent dans le processus de conception. Autrement dit, les innovateurs produisent et mobilisent des représentations parce qu’ils leur attribuent des finalités dans le déroulement de leur raisonnement d’innovation. Ainsi, Ewenstein & Whyte (2007) identifient plusieurs intentions prévalant à la production et à la mobilisation de représentations au cours de l’activité de conception : définir le problème à traiter et explorer des solutions ; recueillir des remarques, contributions et modifications ; obtenir des soutiens financiers ou hiérarchiques. De la même manière, Visser (2009) montre que les représentations sont mobilisées selon différentes finalités: élaboration des hypothèses, d’évaluation et de démonstration de la validité de ces hypothèses. Cela qui conduit notamment Blomkvist (2014) à parler de prototypes « exploratifs » ou « évaluatifs » (explorative and evaluative prototypes). Cela nous donc conduit donc à interroger les différentes finalités avec lesquelles les représentations sont produites et mobilisées par les concepteurs.

5.1.2. Les contextes d’usage identifiés au Plateau

58Le cadre élaboré à partir de la littérature a ensuite été confronté aux pratiques des concepteurs du Plateau Innovation à travers des discussions informelles, des observations et des entretiens. La grille des contextes d’usage des représentations en conception ainsi produits et affinée est présentée ci-dessous.

5.1.2.1. Trois types de savoirs : Objet, Usage et Business

59La réalisation de la représentation est, en elle-même, le moment de l’acquisition de connaissances sur le concept, (Ewenstein & Whyte, 2007), en permettant « de creuser » chacune des dimensions et leur articulation. Plus précisément, nous avons pu identifier trois types de savoirs incarnés par les représentations (Ewenstein & Whyte, 2007) pour un concept d’innovation au plateau d’innovation de Schneider Electric : une dimension Objet, une dimension Usage et une dimension Business.

60La dimension Objet comprend à la fois un aspect technique (Comment le concept peut-il être réalisé techniquement ?) et un aspect esthétique (A quoi ressemble l’objet ? ; voir Ewenstein & Whyte, 2009 pour une distinction entre savoir esthétique et savoir ingéniérique ; et Candi, 2006). Par exemple, l’un des concepteurs explique, en ce qui concerne la dimension technique :

On garde les concepts qui ont des possibilités techniques. On dit : ça va demander combien ? Est-ce que l’entreprise est prête à utiliser ce type de techno ? Est-ce qu’on a la techno en interne ? Est-ce qu’on a la matière pour le réaliser ?

61La dimension Usage du savoir comprend à la fois la notion d’utilité (Quel est le problème d’usage identifié ?) et la notion d’utilisabilité (Le concept est-il adapté ? ; Candi, 2006)

62L’un des concepteurs explique par exemple que

[ce qu’on va regarder] aussi, c’est la facilité de mise en œuvre : est-ce que je vais pouvoir le réparer ? Est-ce que je peux accéder aux boutons ? Combien d’outils il me faut ?

63La dimension Business, enfin, comprend les aspects stratégiques et financiers du concept (Comment le concept crée-t-il de la valeur pour l’entreprise ? ; Sääskilahti, 2011), comme l’exprime l’un des concepteurs :

Tu vois à peu près en termes de business la solution qui va rapporter le plus de sous, tu vas travailler dans celle-là et c’est là que tu poses les questions plus pointues.

64Autrement dit, la formulation d’hypothèses et l’acquisition de connaissances sur la dimension stratégique et financière du concept joue également un rôle important dans la conception au Plateau.

65La dimension « savoirs » sur les concepts d’innovation est donc articulée au Plateau autour de trois ensembles : le savoir sur l’objet, le savoir sur l’usage et le savoir sur le business du concept.

5.1.2. 2. Trois acteurs principaux : l’équipe, les managers, les clients-utilisateurs

66Trois ensembles d’acteurs intervenant dans la conception au plateau de Schneider Electric ont été identifiés : l’équipe de conception, la direction et les clients avec lesquels ou pour lesquels les représentations sont produites ou mobilisées.

67L’équipe. La mobilisation de conception avec l’équipe de conception repose sur l’idée de partager, « entre pairs », de pouvoir contribuer, critiquer, aiguiller l’élaboration du concept dans un contexte de confiance (Vinck & Laureillard, 1995). Comme l’illustre l’un des chefs de projet :

Quand tu as un collègue à qui tu essaies d’expliquer le truc, il va te challenger mais de manière constructive, il va t’amener un élément complémentaire.

68Les managers. Avec les managers, la mobilisation de représentations s’effectue en revanche dans un contexte de lien hiérarchique (Vinck & Laureillard, 1995) et va ressortir d’une logique qui est plus de l’ordre de l’intéressement (Akrich et al., 1988). L’un des concepteurs explique ainsi :

Après, ça va être les managers qu’il faut convaincre ! [...] Oui, puisque pour lancer un projet chez Schneider, il faut avoir des sponsors, donc il faut avoir des big boss derrière nous, qui poussent.

69Les clients-utilisateurs. Enfin, la mobilisation de représentations avec des clients constitue un contexte d’échange avec des individus souvent « grand public ». Les chefs de projet s’adressent alors à un public hétérogène, qui n’a pas participé à la conception et qui ne dispose pas des mêmes compétences, notamment techniques, Comme l’illustre l’un des chefs de projets :

Si le client n’est pas technique, il ne va pas comprendre. Ça peut nous paraitre très simple à nous, mais si tu n’as pas fait de technique, […] Le client, tout ce qu’il y a derrière, la technologie, ça ne l’intéresse pas.

70La perspective en termes d’acteurs intervenant dans la conception à Schneider Electric nous conduit donc à identifier trois types d’acteurs principaux : l’équipe de conception, les managers et les clients.

5.1.2. 3. Trois différentes finalités : Explorer, Tester, Argumenter

71Enfin, les représentations sont mobilisées par les concepteurs avec des finalités différentes. L’un des concepteurs explique ainsi :

Il y a différentes maquettes en fonctions de ce que l’on cherche à faire.

72Dans le cadre du Plateau de Schneider Electric, nous avons pu dégager trois finalités principales : explorer, tester, argumenter la valeur des concepts, que les représentations vont venir supporter.

73Explorer. Le contexte d’exploration est caractérisé par la recherche et l’accumulation de savoirs sur le concept et son contexte, la génération de savoirs et d’idées. Elle consiste à proposer ou creuser des hypothèses de conception.

74Tester. Le contexte de test est caractérisé par le fait que les concepteurs cherchent à valider ou invalider leurs hypothèses de conception. Autrement dit, ils cherchent à « dialoguer avec la situation » (Schön, 1983). Cela peut se dérouler alors qu’ils sont seuls, en équipe ou avec des clients-utilisateurs.

75Argumenter. Un contexte où les concepteurs essaient d’argumenter la valeur des concepts, selon la définition de Darses (2009) : « argumenter, c’’est développer un raisonnement dans le but de convaincre un auditoire et d’obtenir de lui qu’il partage une opinion donnée en présentant des éléments de preuve de la thèse défendue » (Darses, 2009, p. 52). Ils cherchent donc à convaincre de la valeur de leurs concepts, à démontrer la validité de leurs hypothèses de conception.

76Le tableau 1 ci-dessous résume les trois perspectives et leurs différentes variables identifiées en tant que contextes d’usages du Plateau.

Tableau 1 : Contextes d’usage identifiés au Plateau d’Innovation

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77La recherche vise, dans un second temps à interroger le rôle des représentations dans ces situations d’usage et les caractéristiques matérielles qui les supportent.

785.1. Modéliser les contextes d’usage des représentations au cours de la conception

795.2. Les rôles et caractéristiques matérielles des représentations dans ces contextes d’usage 

805.2.1. Cadre théorique : genres et caractéristiques matérielles des représentations

81Nous cherchons à analyser les rôles et les caractéristiques matérielles des représentations en fonction des contextes d’usage identifiés dans un premier temps.

82Nous proposons de les analyser à partir des différents rôles des objets intermédiaires identifiés par Vinck et Laureillard (1995 ; représentation prospective, représentation rétrospective, commission, médiation, prescription, facilitation des interactions et compromis) ainsi qu’à partir des travaux interrogeant des propriétés matérielles des objets intermédiaires (la forme, (Papadimitriou & Pellegrin, 2007).

83Notamment, Vinck (2009), dessine une distinction entre des objets plus ou moins brouillons, tandis que Mer et al. (1995) identifient des objets qui tendent à être plus ouverts ou plus fermés à l’interprétation et la modification.

84Blomkvist (2014), lui, évoque des objets ayant différents niveaux d’interactivité.

85Enfin, plusieurs travaux interrogent la question des formats susceptibles de porter différents types de savoirs sur les concepts (Collinge & Harty, 2012; Ewenstein & Whyte, 2007).

86Dans cette perspective, (Diana et al., 2009) proposent une typologie de 4 genres de représentations en fonction de :

87- leur inscription ou non de la dimension temporelle (représentation synchrone ou asynchrone)

88- leur rapport à l’objet représenté : Diana et al. (2009) font une distinction entre « abstrait » et « concret » pour décrire des représentations qui ont un rapport analogique (fondé sur la ressemblance visuelle, concret) ou un rapport « nomologique » (la représentation est fondée sur une convention arbitraire qui n’est pas celle de la ressemblance visuelle et qui est abstraite1, Schaeffer, 1999,).

89Cette typologie conduit à identifier 4 genres (voir la figure 1 ci-contre) :

90- les images (asynchrones et analogiques), auxquelles nous proposons d’ajouter les objets (asynchrones et analogiques mais en plusieurs dimensions).

91 - les visual narratives (synchrones et analogiques).

92 - les flows (synchrones et nomologiques).

93 - les maps (asynchrones et nomologiques), auxquelles nous proposons d’ajouter les schémas.

Figure 1 : 4 genres de représentations (à partir de Diana et al., 2010)

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5.2.2. Les rôles et caractéristiques des représentations en fonction des contextes d’usage

94A partir de ces caractéristiques identifiées dans la littérature, nous avons cherché à identifier les rôles et caractéristiques des représentations mobilisées sur le Plateau d’Innovation dans les contextes d’usages identifiés dans la première étape de la recherche. Nous avons mobilisé dans cette partie nos observations, nos entretiens, ainsi qu’une analyse des représentations.

5.2.2.1. Types des savoirs et formats des représentations

95Les chefs de projet Innovation sont chargés d’élaborer des concepts d’innovation qui reposent sur l’articulation des dimensions Usage, Objet, Business. Notre analyse montre que les concepteurs mobilisent différents genres de représentations pour incarner les différentes dimensions du concept.

96La dimension « Usage » du concept est incarnée principalement par des observations ou des mises en scène du contexte d’usage, ainsi que par des observations ou des mises en scène de la manipulation du concept tel qu’imaginé par les concepteurs (telles que des photographies ou vidéos). Ce sont alors des représentations qui sont de l’ordre des Visual narratives: elles mettent en scène une relation au temps (synchrone) et une représentation concrète.

97Les représentations qui s’intéressent à la dimension « Objet » sont principalement des dessins de l’objet (de différentes natures – croquis, dessins techniques…) ainsi que des maquettes (des maquettes en papier/cartons à des maquettes fonctionnelles). Ce sont donc des représentations qui sont de l’ordre des Images et objets : elles sont asynchrones mais concrètes.

98Enfin, la dimension « Business » est, elle, principalement incarnée dans des cartographies d’acteurs et de réseaux de valeur, ainsi que des modèles de revenus (élaborés sur des Post-It, ou représentés sous formes de schéma sur ordinateur). Ce sont des représentations de l’ordre des Maps et Schémas.

99Cependant, à côté de ces représentations « mono-dimensionnelles » ou « verticales » c’est-à-dire centrées sur une seule dimension de savoir (Blomkvist, 2014), les chefs de projet peuvent également produire un autre ensemble de représentations plus « complètes » (Mer et al., 1995) ou « horizontales » (Blomkvist, 2014). Elles permettent en effet de représenter l’articulation des trois dimensions, par exemple les storyboards ou les vidéos, d’une part, mais aussi la production de « Catalogues Concept » d’autre part. Ce type de représentation permet en effet d'articuler une situation d'usage (Usage), avec l'utilisation de la solution (Usage et Objet), en « ciblant » alors un utilisateur (Usage et Busines), la manière dont il se procure l'objet (Business), la manière dont le concept résout son problème (Usage), les acteurs qui interviennent (Business), etc. De manière significative, ce sont des représentations qui sont en tous cas liés à un mode « concret » de représentation : soit des images, soit des visual narratives.

100En ce qui concerne les dimensions du savoir incarnées par les représentations, les représentations peuvent donc être caractérisées en termes de genres (Flows, Visual Narratives, Images, Maps) et d’horizontalité ou de verticalité. Or, comme mentionné plus haut, les différents genres de représentations peuvent être matérialisés par différents modes de représentations (un dessin du produit peut être représenté sous forme de croquis à main levée ou sous forme de modélisation en 3D, un réseau de valeur peut être réalisé sur tableau blanc ou sur un schéma informatique par exemple), d’où la nécessité de questionner les caractéristiques matérielles qui vont supporter les différents usages. Nous allons désormais questionner les rôles et caractéristiques des représentations dans la perspective des acteurs.

5.2.2.2. Acteurs adressés et niveau de finition

101Les concepteurs ne produisent pas les mêmes représentations selon les différents acteurs avec lesquels ils interagissent. Ces représentations ont en effet des rôles différents et tendent à être caractérisées par des niveaux de finition différents : les concepteurs mobilisent des représentations « brouillon » avec l’équipe, élaborées avec leurs managers et propres avec les clients.

102Avec l’équipe : un rôle de  facilitation des interactions et de construction de connaissances supporté par des représentations « brouillons ». Lorsque les chefs de projets produisent et mobilisent des représentations dans le cadre de leur équipe, il s’agit essentiellement pour eux de visualiser et communiquer leurs idées à leurs collègues dans un contexte de « confiance » (Vinck & Laureillard, 1995), c’est-à-dire où les notions tendent à être évacuées et où la position ou le statut de chacun n’est pas en jeu.

103Les représentations sont alors des instruments destinés à concevoir, de manière collective : ils permettent de construire les ajustements et les compromis nécessaires au développement d’une vision et d’une compréhension commune de l’objet en cours de conception. Comme le montre l’un des chefs de projet :

si je veux l’expliquer, [à l’équipe] j’explique avec le dessin.

104La représentation agit donc comme support de construction de connaissances sur le concept, mais aussi comme support d’absorption de nouvelles connaissances sur le concept, comme l’affirme l’un des concepteurs :

 [Il s’agit d’] échanger avec nos collègues pour faire évoluer le système.

105C’est dans la représentation construite ou discutée en commun que les concepteurs se mettent d’accord (Vinck & Laureillard, 1995) :

C’est bien d’avoir une idée dans sa tête mais [...] les gens en face de toi si tu leur en parles sans dessin, ils ne vont pas voir la même chose.

106Dans ce cadre, les représentations peuvent donc ainsi supporter des processus de facilitation des interactions et la construction de compromis (Vinck & Laureillard, 1995), ainsi que de construction de savoirs sur le concept (Whyte & Ewenstein, 2007).

107Les représentations les plus mobilisées avec l’équipe tendent à être caractérisées par un niveau « brouillon » de finition, c’est-à-dire à la fois visuellement peu élaborées et où les conventions de représentation sont peu codifiées (Vinck, 2009), telles que des croquis peu élaborés ou des dessins sur un tableau blanc, ou des maquettes en papier ou en mousse.

108D’une part, les représentations « brouillon » favorisent l’établissement d’un langage commun à l’ensemble des participants, ce qui tend à favoriser l’intégration des différents points de vue (Vinck, 2009) et donc faciliter la construction de connaissances (Ewenstein & Whyte, 2009). Par exemple, le fait de dessiner (sur tableau ou croquis sur papier) au cours d’une séance de créativité fait diverger les acteurs autour de la représentation, dans la mesure où chaque participant vient modifier ce qui a déjà été fait, en ajoutant un trait de crayon/feutre pour signifier son désaccord ou apporter une information complémentaire, avant de la valider en fin de séance.

109D’autre part, à l’inverse d’une image générée par ordinateur, qui tendrait à polariser immédiatement la discussion sur un mode « pour ou contre » (Oliver, 2007), le faible niveau de finition d’un croquis, par exemple, tend à encourager le dialogue, la compréhension et l’engagement des acteurs, et donc à faciliter les interactions. Les ambigüités suscitées par le caractère « brouillon » semblent permettre de différer la prise de décision concernant certains choix de conception et donc de reporter les discussions ou les conflits portant sur les détails secondaires de la conception à un moment ultérieur. Par exemple, l’invocation de la nature visiblement « brouillon » d’un dessin a ainsi permis de mettre fin à une discussion sur la couleur d’un bouton et l’organisation d’un menu de défilement, considérés comme secondaire au moment de la réunion, en invoquant précisément le fait qu’il ne s’agit que d’un brouillon ayant vocation à être modifié.

110Le caractère « brouillon », tant par sa faible finition visuelle (qui tend vers une plus grande incomplétude ; Mer et al., 1995) que par sa construction sur des conventions construites collectivement et localement et que par son statut provisoire dans tend donc à supporter des processus de facilitation des interactions et compromis ainsi que la construction de savoirs sur le concept dans une situation de confiance avec l’équipe de conception.

111Avec les managers : un rôle de représentation rétrospective supporté par des représentations élaborées. Lorsque les chefs de projets produisent et mobilisent des représentations en s’adressant à leurs managers, il s’agit, cette fois, de « défendre » leur travail, « vendre la validité et la valeur » de leur concept (Erickson, 1995) dans un rapport d’autorité (Vinck & Laureillard, 1995). Ici, la représentation sous-tend une certaine manière de s’affirmer face à un pouvoir hiérarchique et/ou financier, et les chefs de projet avouent ainsi ne présenter que des représentations dont ils sont convaincus eux-mêmes :

Si c’est bien réussi pour moi, après on va le présenter [aux] gens de Schneider.

112Les représentations permettent donc aux concepteurs de montrer leur travail à leurs supérieurs, c’est-à-dire à obtenir un soutien, une approbation, voire à valider les intentions de conception avec eux pour poursuivre ou non les projets. Dans ce cadre, les représentations peuvent donc ainsi supporter des processus représentation rétrospective c’est-à-dire en incarnant le travail réalisé par les concepteurs devant une direction hiérarchique (Vinck & Laureillard, 1995).

113Les représentations les plus mobilisées avec les managers tendent à être caractérisées par un niveau « élaboré» de finition, c’est-à-dire plus travaillé (plus esthétique), tout en « n’étant pas complètement fini » (Erickson, 1995). On a pu analyser par exemple des croquis « propres », c’est-à-dire esthétiques, mais toujours réalisés à la main pour souligner le caractère « inachevé », ou des catalogues concept qui simulent l’appartenance au catalogue de Schneider, sans pouvoir être confondus avec le vrai catalogue.

114Ces représentations « élaborées » permettent en effet aux chefs de projet de présenter quelque chose de « plus sûr » (dans la mesure où ils se sentent exposés à l’évaluation par des supérieurs ; Ewenstein & Whyte, 2009 ; Whyte et al., 2007) : l’esthétique de la représentation élaborée constitue un facteur de conviction envers les sponsors que l’on cherche à intéresser. En revanche, cela n’implique pas que la conception est amenée à ne plus changer, mais que l’innovateur mobilise ponctuellement une représentation qui laisse moins de place à l’expression de l’incertitude qui entoure son concept, en présentant des représentations plus fixes (Whyte et al., 2007).

115Par la représentation «élaborée» mais pas tout à fait «finie», les chefs de projet tendent à éviter de donner l’impression que le concept est fermé à toute négociation et que le décideur n’a pas de mot à dire : les chefs de projet peuvent mobiliser des représentations qui sont « ouvertes » (Mer et al., 1995), c’est-à-dire qui laissent ouverte une marge d’interprétation, pour éviter une polarisation de l’échange autour de « pour ou contre » (Oliver, 2007). Comme le signale l’un des chefs de projet :

Quand tu fais un truc tout bien, tout propre, les gens ont l’impression que c’est fini et qu’ils ne peuvent plus revenir dessus.

116Autrement dit, l’aspect «pas tout à fait fini» de la représentation matérialise un rapport d’identités (concepteurs qui proposent et managers qui peuvent, en leur qualité de responsables, influer ; Vinck & Laureillard, 1995) en même temps qu’il permet la coordination de plusieurs logiques et donc la construction commune du concept (Mer et al. 1995). L’un des chefs de projet explique ainsi à propos d’un storyboard comportant des illustrations réalisées à main levée :

Telle que la représentation est faite, [le chef] saura qu’on est très en amont. Il comprendra que le contenu n’est pas fixé.

117Ici, la dimension « ouverte », mais plus élaborée visuellement des représentations tend à faciliter des processus de représentation rétrospective la représentation porte les intentions des concepteurs auprès de managers, c’est-à-dire dans un contexte de supériorité hiérarchique.

118Avec les clients : un rôle de commission supporté par des représentations propres. Lorsque les chefs de projets produisent et mobilisent des représentations destinées à interagir avec leurs clients, il s’agit alors pour eux de communiquer des idées à des personnes extérieures à l’organisation et qui n’ont, souvent, pas de compétences techniques.

119Au plateau d’Innovation de Schneider Electric, le client est une préoccupation importante des concepteurs, dans la mesure où l’approche de l’innovation « par l’usage » contribue à rendre l’adéquation avec un besoin client une condition absolue de la validité de tout concept.

120Dans le processus de conception du Plateau, le client intervient, à la fois en amont de la génération d’idées de concepts en étant observé dans ses usages et interviewé par les chefs de projets et pendant l’élaboration des concepts en étant éventuellement sollicité pour des tests. Pour les concepteurs, comme le souligne l’un d’entre eux, il s’agit de

Vérifier comment le client réagit face à ce qu’on propose.

121Dans ce cadre, les représentations viennent donc supporter des processus de des processus de commission en portant les intentions des concepteurs devant un public non-expert, et à destination duquel le concept est conçu (Vinck & Laureillard, 1995).

122Les représentations les plus mobilisées avec les clients tendent à être caractérisées par un niveau « propre » de finition, c’est-à-dire qu’elles sont à la fois « belles » (Erickson, 1995) et construites sur des conventions de compréhension « universelles » (Vinck, 2009), tels que des modélisations 3D, des maquettes design, ou des vidéos clips bien réalisés.

123Ces représentations propres permettent en effet de rendre compréhensibles des systèmes complexes (dissimuler la complexité technologique pour une facilité d’usage ; Darene & Romon, 2006), notamment en mobilisant des conventions “universelles” de compréhension (tels que des codes couleurs ou des symboles facilement compréhensibles). L’élaboration de conventions et l’esthétique de la représentation permettent alors de matérialiser et expliquer le concept, à un public « non-expert ». Plus « esthétiques », ces représentations permettent que le client (qui n’a pas forcément de facilité à se projeter en dehors de son propre environnement ; Erickson, 1995) ne s’attache pas aux éventuels défauts formels pour se concentrer sur la globalité du concept. L’un des concepteurs raconte comment, lors d’un test utilisateur, il avait montré à des clients une maquette sur laquelle il y avait une petite tache d’encre. Il en conclut alors :

Si jamais il y a une tâche sur la maquette ou quelque chose, (…) tu peux être sûre que le client, il ne va parler que de ça : c’est pas beau… Et tout le reste, il va oublier, il va revenir dessus tout le temps.

124Le caractère propre, c’est-à-dire visuellement élaboré et doté de conventions de compréhension dites universelles, tend donc à permettre le déroulement de processus de commission avec des personnes qui ont souvent peu de projection, et qui sont extérieurs à l’organisation.

125Le tableau 2 ci-dessous résume les rôles des représentations, les processus fondamentaux qu’elles supportent, leurs caractéristiques matérielles et quelques exemples observés au Plateau d’Innovation en fonction des différentes finalités avec lesquelles elles sont mobilisées.

Tableau 2 : Rôles et caractéristiques matérielles des représentations en fonction des différents acteurs pour ou avec lesquels elles sont mobilisées

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5.2.2.3. Finalités des représentations : rôles et caractéristiques matérielles des représentations

126Les concepteurs ne produisent pas les mêmes représentations selon les trois différents types de finalités. Les représentations vont être dotées de caractéristiques matérielles différentes : modifiables voire fluides en situation d’exploration, interactives en situation de test, autoporteuses en situation d’argumentation.

127Explorer : un rôle de facilitation des interactions et de médiation supporté par des représentations modifiables. Lorsque les chefs de projets produisent et mobilisent des représentations dans le cadre de leur exploration, les représentations viennent leur permettre de visualiser et clarifier leurs idées (Lawson, 2006). Elles leur permettent une visualisation complémentaire, notamment dans le temps et l’espace (Ewenstein & Whyte, 2007) :

On avait fait une maquette [...] et donc on avait passé 2-3 heures dans l’atelier, à prendre des bouts de polystyrène, et ça nous aidait aussi à voir comment ça allait s’emboîter dans les différents produits.

128Mais au-delà de cette idée de « représentation » dans l’espace, le chef de projet ajoute ensuite:

En le représentant on se dit : ‘ah oui, plutôt à cet endroit-là. Mais comme il est à cet endroit sur la machine, ils sont assez proches, je pourrais les relier’. Il apparaît des choses comme ça en faisant [...] et donc on a découvert des choses comme ça.

129Le passage de l’idée à sa matérialisation permet en effet au concepteur d’explorer (Cook & Brown, 1999), mais aussi de « découvrir des choses » (Suwa et al., 1999 ; Vinck & Laureillard, 1995). Dans ce cadre, les représentations peuvent ainsi supporter à la fois des processus de facilitation des interactions et de « médiation » par les objets, c’est-à-dire que les objets transforment par leur matérialité les idées initiales des concepteurs, ce qui contribue à faire évoluer la conception (Vinck & Laureillard, 1995).

130Les représentations les plus mobilisées en contexte d’exploration tendent à être fluides, c’est-à-dire qu’elles ont un statut provisoire, elles ont vocation à être modifiées (Ewenstein & Whyte, 2007) et modifiables, c’est-à-dire faciles et rapides à modifier, et ne nécessitant pas de compétences spécialisées (Erickson, 1995). Ces représentations fluides permettent ainsi l’échange, la construction et l’intégration de connaissance précisément parce que leur statut est provisoire et appelé à fluctuer continuellement, en particulier dans les activités de définition des problèmes et d’exploration des solutions (Ewenstein & Whyte, 2007).

131Parce qu’elles sont fluides et rapides à réaliser et modifier, ces représentations permettent de se concentrer sur certains des aspects du problème et de les creuser au maximum (Agrawala et al., 2011). Elles permettent alors d’explorer les premiers principes de la conception, tout en supportant l’exploration de plusieurs hypothèses à la fois (Erickson, 1995). C’est typiquement ce que les chefs de projet qualifient de maquettes « quick and dirty » ou « maquette à 10 euros » :

Pour moi la maquette de départ à 10 euros c’est une maquette qui ne coûte pas grand-chose qui est juste sur le concept. [Elle sert à] montrer un peu les fonctionnements, à [...] commencer à mettre un peu un produit ou quelque chose dans son environnement,

132qui sont très nombreuses au cours d’un même projet. Ici, les représentations modifiables, voire fluides, permettent donc des processus de médiation, puisqu’elles permettent d’incarner l’inscription dans la matière des idées et de les re-travailler quasi directement.

133Tester : un rôle de représentation prospective supporté par des représentations interactives. Lorsque les chefs de projets produisent et mobilisent des représentations dans le cadre du test de leur concept, ils cherchent à valider les hypothèses de conception établies jusqu’alors, à les « corriger » ou les améliorer (Erickson, 1995). Ils réalisent ainsi des tests de concepts (on évalue l’intention d’usage, mais aussi, les points positifs et négatifs du concept), ainsi que des prototypes – design ou fonctionnels – destinés à tester l’inscription du produit dans son environnement physique et son contexte d’usage auprès des clients ou par eux-mêmes afin de valider ou invalider les hypothèses de conception. Les représentations viennent donc ici leur permettre d’incarner les hypothèses actuelles sur le concept (vérifier ce qui fonctionne) et des susciter des retours (Erickson, 1995 ; Luck, 2007). Cette validation peut être effectuée par les concepteurs en équipe, comme l’un des concepteurs le raconte :

Quand on a validé, [il] y a eu une maquette. Cette maquette, on l’a montée avec [mes collègues], on s’est mis à la place de l’installateur [...] Pour nous ça a été le moyen de voir si la solution qu’on proposait était correcte.

134Mais elle peut aussi avoir lieu avec des clients-utilisateurs :

La maquette, quand je l’ai donné dans les mains de l’utilisateur, je leur ai fait tester, [...] « Qu’est-ce que vous en pensez ? Comment ça marche ? Est-ce que vous y arrivez ? Est-ce que vous n’y arrivez pas ? » Et à partir de là, je fais de nouveau un cahier de problématiques, par rapport à ça.

135On voit ici que la “validation” du concept n’est pas le seul élément qui intéresse l’innovateur. Celui-ci va plus loin dans ce qu’il attend de ce test : il cherche ici, par exemple, à améliorer son concept en termes d’ergonomie et de simplicité. Ici, les représentations peuvent donc ainsi supporter des processus de « représentation prospective » (en incarnant un objet qui n’existe pas encore mais que l’on veut évaluer ; Vinck & Laureillard, 1995).

136Les représentations les plus mobilisées en contexte de test tendent à être « interactives », c’est-à-dire participatives et manipulables (Erickson, 1995). L’interactivité permet en effet de plus facilement se projeter dans le concept (au-delà de l’idée ; Erickson, 1995) et donc d’obtenir des retours. C’est autour de la représentation que se noue l’échange sur le concept, et c’est elle qui le suscite :

C’est plus concret pour le visiteur, donc c’est plus vite assimilable.

137L’interactivité stimule également l’intérêt et l’attention du public, qui s’approprie l’objet en le manipulant (Erickson, 1995). Lorsqu’il s’agit d’un produit, les concepteurs associent cette facilité de compréhension à la dimension « concrète » de la représentation : soit au toucher d’une maquette :

Le concept, je l’ai matérialisé aussi par un coffret [...] Parce que généralement, [les gens] ne t’écoutent que s’ils peuvent toucher” ou à la mise en scène sous forme d’histoire : «Ils ne sont pas sur la même longueur d’onde, ils ne sont pas en phase avec toi [...] Donc, j’ai fait un document comme ça, j’ai raconté l’histoire de mon concept.

138Enfin, l’interactivité de la représentation permet de simuler le fonctionnement « réel » (d’une ou plusieurs dimensions) du concept. La manipulation permet ainsi de vérifier si le concept « fonctionne »  (à l’usage ou techniquement). L’un des chefs de projet explique:

Là, il fallait [...] qu’on puisse avoir une maquette sur laquelle travailler, tester le montage des bornes, voir ce qui n’allait pas dans la solution qu’on proposait et la faire évoluer, il fallait vraiment que ce soit physique.

139Ici, c’est donc bien la dimension « interactive » qui permet de porter le processus de représentation prospective : l’objet qui n’existe pas encore est incarné dans une forme qui « répond » aux actions des acteurs sur lui-même et qui permet donc son évaluation.

140Argumenter : un rôle de prescription et d’objectification supporté par des représentations autoporteuses. Lorsque les chefs de projets produisent et mobilisent des représentations dans le cadre de l’argumentation sur la valeur des concepts, ils cherchent essentiellement à rassembler autour de leur concept, et faire la « preuve » de la pertinence de leur concept (Erickson, 1995) auprès de différents acteurs. Ils sont à la recherche de « sponsors », de « champions », qui viennent soutenir leurs projets. Les représentations qui prennent place dans ce cadre sont alors plus politiques (Whyte et al., 2007) puisqu’elles prennent place dans le dispositif d’intéressement des innovateurs (Akrich et al., 1988). Elles constituent en elles-mêmes un facteur de conviction et de négociation, et viennent incarner et soutenir un propos stratégiquement investi :

L’histoire ne se passe jamais comme tu l’as décrite, mais pour qu’elle puisse convaincre, ton histoire - et c’est une question de budgets, ou d’adoption de ton travail auprès d’autres équipes - il faut absolument que tu décrives une logique qui satisfasse ton auditoire.

141La représentation (ici, un storyboard) est produite en fonction d’un objectif qui est celui de « satisfaire son auditoire » pour obtenir un soutien (ici, un budget et le lancement du projet), ce qui confirme que l’intéressement suppose que les acteurs ont des hypothèses sur les attentes de leurs interlocuteurs. Mais elles viennent également préparer ou supporter un processus d’objectification (Hasselbladh & Kallinikos, 2000), de diffusion du concept. Par exemple, l’un des concepteurs explique pour quelles raisons il a produit et montré un catalogue concept :

Je vais montrer [le catalogue concept] déjà en interne, pour leur dire « voilà ce que c’est [mon concept] ». Et puis là, j’espère qu‘eux, ils vont le prendre, et le montrer à des clients eux-mêmes.

142Dans ce cadre, les représentations viennent ainsi supporter des processus de « prescription » (Vinck & Laureillard, 1995), puisqu’elles cherchent à pousser une vision des concepts pour les interlocuteurs des concepteurs, mais aussi des processus de diffusion ou d’objectification, entendu comme la manière dont les objets participent de l’implantation d’idées et d’idéaux institutionnels (Hasselbladh & Kallinikos, 2000).

143Les représentations les plus mobilisées en situation d’argumentation tendent à être autoporteuses, c’est-à-dire qu’elles ne nécessitent pas d’être accompagnées par un discours d’explication car elles « se suffisent à elles-mêmes », telle qu’une vidéo qui inclut images et commentaires, ou un schéma explicatif légendé ; et synthétiques, c’est-à-dire courtes et abordant plusieurs aspects du concept. L’aspect synthétique permet en effet aux concepteurs de délivrer le cœur du concept en un laps de temps court, ce qui permet d’intéresser un maximum d’acteurs qui disposent de peu de temps :

Il faut répondre aux exigences de tous ceux qui passent dans notre labo qui sont de comprendre en 2-3 min, tout en étant satisfaits [...] et convaincus.

144Les représentations synthétiques permettent donc à leurs destinataires de vérifier (de manière quasi-immédiate) la cohérence globale de l’articulation du concept en termes d’Usage, d’Objet, et de Business. L’un des concepteurs explique :

Dans ces 2 minutes, il faut qu’ils s’approprient [...] la démarche [usage] pour arriver à cette représentation [...] et il faut qu’ils s’approprient que la démonstration qui leur est faite fonctionne effectivement, [...] et puis il faut qu’ils s’approprient, en troisième point, le débouché économique.

145Le caractère autoporteur permet en outre de favoriser la diffusion des concepts : il permet ainsi de pouvoir transmettre (souvent en seulement quelques clics) ou laisser en évidence (dans le cas de démonstrateurs installés dans les locaux) un contenu de présentation accessible immédiatement, puisque ne nécessitant pas d’explication complémentaire. Comparant par exemple un clip vidéo à d’autres types de médiums, l’un des chefs de projet note ainsi :

Ce qui est difficile, c’est que ton message reste constant, qu’il ne soit pas déformé en cours de route. Quand tu fais des présentations, tu as intérêt à ce que ton message soit bien compris. Alors que quand tu fais un clip, il y a tout dedans, tu es sûr que ça ne change pas.

146La représentation synthétique et autoporteuse tend donc à constituer un contenu « presque immuable (Luck, 2007) et ainsi à véhiculer une vision prescriptive du concept (Whyte et al., 2007). En particulier dans la mesure où ces représentations circulent et sont transmises par des individus à d’autres, le fait de transférer le message lui donne alors une légitimité qui les rend de plus en plus difficile à renégocier. Ici, la dimension autoporteuse tend à favoriser les processus de prescription et de diffusion des concepts dans la mesure où elle contraint d’une part les marges d’imagination et de discours sur les objets, et où d’autre part, elle constitue un ensemble qui tend à véhiculer un message intégré, potentiellement prêt à être diffusé dans une forme stable.

147Le tableau 3 ci-dessous résume les rôles des représentations, les processus fondamentaux qu’elles supportent, leurs caractéristiques matérielles et quelques exemples observés au Plateau d’Innovation en fonction des différentes finalités avec lesquelles elles sont mobilisées.

Tableau 3 : Rôles et caractéristiques matérielles des représentations en fonction des différentes finalités avec lesquelles elles sont mobilisées

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5.2.2.4. D’objets intermédiaires à objets-frontières : travail d’équipement et trajectoires d’objets

148Notre interrogation sur le statut, les rôles et caractéristiques des objets intermédiaires dans le processus de conception nous a conduits à identifier leur circulation entre trois types d’acteurs. On peut dès lors se demander ceux-ci constituent des « mondes sociaux hétérogènes » les uns pour les autres, et si, dans ce cas, les objets qui circulent entre eux constituent des objets-frontières (Star & Griesemer, 1989).

149En ce qui concerne l’hétérogénéité des mondes sociaux en présence, il s’agit d’abord de remarquer que l’équipe de conception du plateau a un background professionnel et une expérience qui semble relativement homogène (ingénieurs génie électrique et électronique en majorité) et donc ne paraît pas pouvoir être qualifié de situation de mondes sociaux hétérogènes. Les objets circulant entre les membres de l’équipe ne paraissent pas, dès lors, pouvoir agir en tant qu’objet-frontières. En revanche pour ce qui est de la relation avec les managers de l’équipe, bien qu’il y ait également une relative homogénéité de background (ingénieurs) dans l’ensemble de la branche Innovation, la distance hiérarchique et les relations de pouvoir pourrait éventuellement conduire à interroger la relation de « frontière » entre « des mondes », et donc à analyser si et comment des objets interviennent comme objets-frontière entre les deux mondes. Enfin, en ce qui concerne les clients-utilisateurs, bien qu’ils soient souvent un peu spécialisés dans le domaine de l’électricité (électricien, responsables maintenance, etc.), et parfois grand public, ils sont très majoritairement sans expérience de la conception ou de l’ingénierie, hors de l’entreprise, et hors du travail de conception. Cela peut donc nous conduire également à interroger la présence d’objets intermédiaires agissant comme objets-frontières à l’endroit de l’interaction avec les clients-utilisateurs.

150Sur le plateau d’Innovation de Schneider Electric, nous avons pu observer plusieurs cas de travail d’équipement visant à doter les objets intermédiaires de caractéristiques d’objets frontières.

151Dans un cas, l’objet intermédiaire a été conçu directement pour agir dans une situation  caractérisée par la rencontre entre deux mondes sociaux hétérogènes : les concepteurs et des clients-utilisateurs. La question pour les concepteurs était de savoir quel type de représentation produire pour un test utilisateur (présentation Powerpoint, storyboard, maquette fonctionnelle, maquette design, prototype etc.). Les concepteurs ont finalement préféré produire une maquette fonctionnelle propre pour réaliser un test utilisateur : il s’agissait de court-circuiter l’appréhension de la dimension technique (que les utilisateurs peuvent ignorer en n’ayant qu’à manipuler la maquette, qui réagit techniquement aux mouvements et appuis sur les différents boutons). La représentation est donc ici abstraite dans une certaine mesure. La fonction de l’objet pour les clients est ici de pouvoir projeter cet objet, en tant que représentation du futur objet qui n’existe pas encore, dans son environnement. La fonction de l’objet pour les concepteurs est ici de pouvoir à la fois faire réaliser le test par les utilisateurs, mais aussi de pouvoir tester la dimension technique du concept pour eux-mêmes. La représentation est donc polyvalente. En outre, l’objet est également caractérisé par une modularité puisqu’il y a différents niveaux de lecture de l’objet (technique, usage, fonctionnalité), et de standardisation puisque, lors des tests, les concepteurs s’efforcent de rattacher l’objet à des formes et fonctionnements des objets compréhensibles rapidement pour les clients-utilisateurs.

152Nous avons pu par ailleurs observer un deuxième exemple d’équipement d’objet intermédiaire. Cette fois, l’objet a été produit dans un contexte, puis équipé de nouvelles caractéristiques pour agir dans un second contexte, et enfin équipé à nouveau pour agir dans un troisième contexte en tant qu’objet-frontière.  Un concepteur avait réalisé un croquis à main levée sur une page de son carnet. Ici l’objet agit donc comme un objet intermédiaire entre le concepteur et lui-même, lui permettant de matérialiser, d’explorer le concept. Il explique qu’il a ensuite demandé à un graphiste de reproduire ce croquis « en plus propre » afin qu’il puisse le montrer à un client :

J'avais fait un petit bout de dessin et puis (on) a contacté un graphiste, qui nous a mis ça au propre (...) En fait, le graphiste a fait proprement ce que moi j'avais dessiné, mais c'était très fidèle […] C’est pour ça qu’après j’ai fait intervenir [un designer qui fait des croquis] [... ] pour qu’il fasse une représentation « pour les nuls » si je puis dire.

153Ici, le travail d’équipement semble donc être passé par une élévation du niveau de finition (à la fois visuelle, mais aussi en termes de conventions de compréhension) du croquis. Dans un troisième temps, ce croquis a ensuite été scanné et insérée dans des planches PowerPoint (avec d’autres) et doté de titres et de légendes. L’objet ici consigne le travail des concepteurs, mais va permettre de toucher des managers, qui eux-mêmes peuvent le diffuser à d’autres acteurs.

154En fait, ce que montre cet exemple, c’est finalement que le travail d’équipement qui est effectué au cours de la trajectoire des représentations va dans deux dimensions. D’une part, on observe un travail d’équipement qui permet de faire circuler les objets entre différents mondes : de représentation brouillon, le croquis devient représentation élaborée et donc peut, potentiellement, avec d’autres caractéristiques venir un rôle d’objet-frontière en sortant du domaine du concepteur pour aller vers les clients ou les managers. Il devient ensuite représentation autoporteuse par l’adjonction de légendes et d’un format numérisé, et peut potentiellement jouer le rôle d’objet-frontière avec des managers. L’objet se dote de caractéristiques qui lui permettent d’agir dans des contextes d’argumentation et de diffusion. L’objet est donc caractérisé par les caractéristiques des objets-frontières décrites par Wenger (2000) :

155- Modularité : les différents éléments de l’objet (images, légendes, commentaires) peuvent être mobilisés conjointement ou alternativement. On y retrouve aussi une qualité.

156- Abstraction : le croquis à main levée permet de décrire des situations assez abstraites pour être comprises par différents acteurs.

157- Polyvalence : la représentation est alors utilisée pour les concepteurs à des fins de validation du travail effectué, mais aussi d’intéressement (pour obtenir un budget ou le lancement d’un projet). Elle est utilisée par les managers comme moyen de vérifier le travail fait par les équipes, mais aussi potentiellement comme support d’intéressement d’autres entités, voire de vitrine du travail de l’entité Innovation.

158- Standardisation : le croquis est légendé et inséré dans des planches PowerPoint, sur le modèle d’un cahier d’idées.

159Ce travail d’équipement dans plusieurs dimensions semble donc esquisser des trajectoires d’objets qui se qui se dotent de différentes caractéristiques au fur et à mesure du processus de conception.

6. Conclusion et discussion

160Notre recherche montre que les représentations sont mobilisées dans des contextes d’usages qui peuvent être caractérisés par trois perspectives : les savoirs que les représentations incarnent et contribuent à accumuler (Usage, Objet, Business), les acteurs avec ou pour lesquels elles sont produites (équipe, managers, clients-utilisateurs), les finalités avec lesquelles elles sont produites (explorer, tester, argumenter). Nous montrons en outre que les représentations n’ont pas les mêmes rôles et caractéristiques dans ces différents contextes : les représentations mobilisées avec l’équipe tendent à être brouillon pour supporter des processus de construction de connaissances et de facilitation des interactions, celles mobilisées avec les managers tendent à être élaborées pour supporter des processus de représentation rétrospective, et celles mobilisées avec les clients-utilisateurs plutôt propres, pour supporter des processus de commission. Les représentations mobilisées pour explorer tendent à être modifiables, voire fluides pour supporter des processus de médiation, celles mobilisées pour tester tendent à être interactives pour supporter des processus de représentation rétrospective et celles mobilisées pour argumenter tendent à être autoporteuses pour supporter des processus de prescription et de diffusion.

161Cette modélisation en termes de rôles et caractéristiques des représentations dans des contextes d’usages caractérisés a été élaborée et expérimentée avec les chefs de projet Innovation de Schneider Electric. La mise en lumière de ces processus a permis aux chefs de projet de prendre conscience de plusieurs choses. L’identification des différents acteurs avec la distinction de représentations brouillon, élaborées er propres semble avoir nourri la réflexion des chefs de projet sur leurs pratiques, les conduisant notamment à porter une attention accrue à montrer des objets propres et interactifs aux clients. Cela les a surtout poussés à aller voir les managers avec des produits semi-finis plutôt que des représentations trop finies et propres. La perspective en termes de finalités a eu des impacts sur la gestion des investissements dans les représentations, les poussant notamment à ne pas trop investir dans une représentation autoporteuse ou interactive en situation d’exploration (notamment à ne pas forcément réaliser de vidéos trop rapidement). L’un des concepteurs a souligné par exemple : « Je pense que du coup, ça nous permet aussi de nous dire qu’on est pas obligés de faire un truc trop lourd à chaque fois  ». En outre, l’analyse semble avoir renforcé le recours de plus en plus fréquent à un graphiste, qui vient esquisser les différentes idées de pistes, puis les range dans un classeur à idées sous forme de Powerpoint (une page par idée avec illustrations, titres, petites explications) qui est ensuite diffusé aux managers.

162Ce dernier point soulève néanmoins des interrogations quant à la contingence de la mobilisation des observations sur le plateau et la générabilité du modèle.

163D’abord, les aspects budgétaires et temporels impactent fortement le choix des représentations au Plateau. Par exemple, le graphiste sollicité est un sous-traitant. Sa mobilisation a donc un coût important qui est donc lié à la une volonté d’investissement de la part de l’équipe. Cela pose ensuite des questions sur d’éventuels phénomènes de mode et d’expérimentation, ainsi que des phénomènes d’institutionnalisation de certaines pratiques Au moment de notre étude, l’une des pratiques répandues était de solliciter un graphiste qui venait faire des croquis. Cependant, les concepteurs nous ont également fait le récit d’une période où ils réalisaient beaucoup de vidéos. A cette période, l’un des membres de l’équipe (parti au moment de notre venue) savait très bien maitriser la technique et aimait réaliser des vidéos. Lors de son départ, le nombre de vidéos a ensuite été beaucoup moins important. Cela signifie que ces différentes dimensions ne sont pas les seuls facteurs déterminants à la production des représentations et que se jouent des contraintes d’investissement et de budget, mais aussi des notions de plaisir à produire les objets et de « modes » dans les réalisations.

164Le modèle semble faire sens pour les acteurs lorsqu’ils sont en situation «classique » d’élaboration de concept (présentation des concepts aux clients et aux managers qui valident et décident du développement en produits des concepts). En revanche, lorsque ces trajectoires organisationnelles classiques ne fonctionnent pas (les concepts ne sont pas validés), les concepts cherchent à mettre en œuvre des stratégies alternatives (par exemple : produire un « buzz » autour du concept en allant consulter d’autres acteurs, en diffusant le concept horizontalement, etc.). Il serait donc nécessaire d’approfondir ce questionnement au travers d’une étude de cas longitudinale pour comprendre les évolutions des pratiques, leurs apparitions-disparitions, leur institutionnalisation.

165Néanmoins, la segmentation en termes de savoirs, acteurs, finalités semble significativement soutenue par la littérature. En outre, nos observations dans d’autres terrains industriels (Orange notamment) tendent à confirmer l’importance des 3 dimensions, bien que les différents acteurs, finalités et savoirs puissent varier selon l’organisation de la conception des organisations et probablement de l’objet même de la conception. Des études de cas comparatives pourraient ainsi permettre d’interroger à nouveau ces dimensions.

166De manière plus générique, l’étude montre empiriquement que les contextes d’usages des représentations peuvent être modélisés en trois dimensions : les savoirs sur le concept incarnés par les représentations, les acteurs avec ou pour lesquels elles sont mobilisées, les finalités avec lesquelles elles sont mobilisées. Elle permet de montrer que, bien que parfois simultanés, les processus supportés par les objets intermédiaires prennent une importance variable en fonction des contextes d’usage. En outre, elle propose d’identifier un certain nombre de caractéristiques matérielles venant supporter les processus structurant la conception (Vinck & Laureillard, 1995). La mise en évidence de trajectoires possibles des objets intermédiaires (d’objets intermédiaires à objets intermédiaires dotés d’autres caractéristiques voire à objets-frontières) sous l’effet d’un travail d’équipement mériterait de plus amples recherches et expérimentations (pourrait notamment permettre de penser une efficience des stratégies de mise en représentation).

167L’étude propose ainsi des clés de compréhension aux concepteurs sur leurs pratiques de représentations et leurs effets. En cela, elle leur propose des connaissances « actionnables » (Argyris, 1995) susceptibles de les pousser à la réflexivité, et tendre vers l’amélioration de leurs pratiques en cherchant une efficience des stratégies de représentations des concepts.

168Enfin, la dimension « savoirs » et « formats » a ouvert de nouvelles questions en ce qui concerne le service, et c’est l’objet d’une recherche en cours. C’est un modèle qui semble proposer des connaissances actionnables par les praticiens dans le cadre de l’élaboration de concepts de produits, mais qui doit être actualisé dans le cadre des concepts de services. La dimension processuelle et temporelle de la relation de service, la construction d’écosystèmes de parties prenantes complexes, ainsi que l’aspect partiellement « intangible » des services (les « points de contacts » - des interfaces web, des objets etc. - ne sont qu’une des incarnations matérielles de cet ensemble « intangible » qu’est le service), amènent à enrichir ou renouveler la batterie de modes de représentation disponibles pour la conception et, par conséquent, à questionner la validité de l’analyse dans ce cadre.

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Notes

1 « [L’image] représente l’objet modélisé sous forme de règle d’engendrement abstraites » (Schaeffer,1999 , p.77)

Pour citer cet article

Apolline Le Gall (2015). "Pratiques de représentations visuelles des concepts en équipe d’exploration : rôles et caractéristiques des objets intermédiaires en fonction de leurs contextes d’usage". - La revue | Numéro 3 - Les Doctorales 2013-2015 de l'innovation.

[En ligne] Publié en ligne le 18 septembre 2015.

URL : http://innovacs-innovatio.upmf-grenoble.fr/index.php?id=291

Consulté le 29/03/2017.

A propos des auteurs

Apolline Le Gall

Doctorante en Sciences de Gestion, Université de Grenoble - Ensci Les Ateliers, Paris.

Univ. Grenoble Alpes, F-38040 Grenoble CNRS, CERAG, F-38040 Grenoble

& Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI-Les ateliers)

France

Email : apolline.le.gall@gmail.com

L’auteure poursuit un parcours caractérisé par la pluridisciplinarité : elle obtient une double licence Histoire - Sciences politiques à Paris 1 et un master « Techniques, Sciences et Démocratie » (spécialisé sur les rapports entre sciences et société) à l’IEP de Grenoble en partenariat avec les écoles d’ingénieur, au cours duquel elle se spécialise sur les questions liées à l’innovation et la conception. Ses premiers travaux concernent le processus de conception mis en œuvre par les designers et leur identité professionnelle, puis la question des représentations visuelles des concepts au cours du processus de conception. Elle poursuit désormais ces questionnements dans un travail de thèse en Sciences de Gestion et Design qui s’intéresse aux représentations visuelles mobilisées dans le processus de conception de services.




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1221 avenue centrale - Domaine universitaire

38400 Saint-Martin d'Hères

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Dernière mise à jour : 23 février 2017

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